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Sur les traces d’une humanité flouée

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humanité flouée
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Les thèmes de la mémoire, de l’histoire, de l’humanité et de la réparation ont dominé la seconde journée des Ateliers de la pensée de Dakar, marquée par l’intervention de Christiane Taubira

Les places prises d’assaut, un public toujours plus nombreux, la seconde journée des Ateliers de la pensée laissera des traces. La matinée s’est ouverte sur le thème de la restitution des objets à l’Afrique, avec la co-auteure avec Felwine Sarr du rapport sur le sujet, Bénédicte Savoy, presque un an après sa remise à Emmanuel Macron. Elle a commencé son intervention en confiant qu’à Berlin d’où elle arrivait – et où elle enseigne –, les Ateliers de Dakar avaient atteint, dans son milieu, une telle renommée qu’il fallait absolument « en être » !

Négocier avec la mémoire collective

En écho aux travaux d’Arlette Farge, El Hadj Malick Ndiaye, chercheur à l’Ifan et conservateur du Musée Théodore Monod a fait valoir ensuite l’importance de la façon dont les artistes réinterrogent l’archive, proposant une nouvelle manière de penser l’histoire, de « négocier avec la mémoire collective ». Plus importante que celle des universitaires ? La question est restée posée. La cinéaste Mati Diop, qui vient d’être couronnée au Festival de Cannes, évoqua l’importance de son retour d’adulte à ses origines – elle a tourné trois films à Dakar – au moment même où la jeunesse sénégalaise, elle, ne songeait qu’à quitter le pays pour l’Europe, comme le dit son film Atlantique, « une fiction pour donner une demeure aux damnés de la mer », le thème de la dévulnérabilisation continuant de courir tout au long des interventions.

Faire le deuil de la nostalgie mais pas des traces de la renaissance africaine

Felwine Sarr lui a emboîté le pas en proposant « une esthétique des traces » que le texte qu’il a écrit, Traces, discours aux nations africaines, allait vulgariser le soir même, lu par le talentueux comédien et dramaturge Étienne Minoungou sur la scène en plein air du cinéma l’Empire. Mais n’allons pas trop vite. Si les objets ont disparu, a expliqué l’auteur d’Afrotopia ce jeudi matin au musée des Civilisations noires, toute une culture immatérielle a sauvé l’Afrique, notamment par l’oralité et la musique, s’en référant à Chamoiseau et à Glissant. Felwine Sarr en appelle à faire le deuil de la nostalgie. Mais pas des traces lumineuses au fil desquelles le continent, et sa jeunesse sont appelés à renaître.

Histoire, passé et réparation

La seconde session de la matinée fut l’occasion, sur les thèmes de « Réparations, résilience et dévulnérabilisation », d’un tournant régénérateur. Dans la lignée des écrits de Fanon, la psychanalyste Fatima Lazari a démontré en quoi ex-colons et ex-colonisés restaient dépendants du « pacte colonial ». Sur la base de l’impunité des crimes coloniaux, dont elle précisa qu’on n’était ni d’un côté ni de l’autre, prêts à sortir. Cette liaison toxique laisse les ex-colonisés, trop longtemps dessaisis de toute forme de responsabilité, dans l’incapacité de prendre en main leur histoire, ce qui se prolonge sous les gouvernances actuelles. Il y a, a expliqué Fatima Lazari, nécessité de renverser le rapport à l’histoire en posant la question suivante : « qu’est-ce que je fais de l’histoire » au lieu de « qu’est-ce que l’histoire a fait de moi ? ».

La communication suivante de Nafissatou Dia Diouf a entraîné l’auditoire à découvrir la pratique japonaise du Kintsugi qui a redonné aux objets brisés, dès le XVe siècle, une réparation dont les stigmates de la « blessure » restent visibles, jusqu’à les recouvrir de poudre d’or. Il s’agit non de réparer à l’identique, mais d’assumer son passé : « révéler et sublimer » en insufflant à travers cette image des veines d’or, une nouvelle vitalité.

Toujours sur ce thème de la réparation, l’intervention de Kadder Attia, dont l’œuvre témoigne de cette réflexion, a fait appel à une « poésie de la reconstruction », et montré par ses travaux notamment sur les bijoux des Aurès, fabriqués avec des pièces de monnaie de l’occupant (des francs), comment la résistance par la culture était une réaction contre la stratégie d’effacement. « Ce qui fait passer de la réappropriation à la réparation, c’est l’acte de création », a-t-il conclu.

Taubira sur la réparation

Vint pour achever cette matinée la prise de parole attendue, et sans notes, selon sa manière, de Christiane Taubira, jusque-là auditrice attentive des débats. Elle a basé sa réflexion sur la question de « qui répare qui ? ». Et au bout d’un exposé brillant, dont on ne savait pas où il nous mènerait sur la question vibrante de la réparation, le bouquet final qui lui a valu une standing ovation. Elle a rappelé que la traite et l’esclavage étaient le seul crime contre l’humanité reconnu comme tel par la France et le Sénégal a minima, « auquel on ne reconnaît pas le principe même de la réparation ». Et tout en déclarant ce principe toujours valable, à l’aune de l’humanité, Christiane Taubira est revenue sur l’histoire de l’esclavage, et sur « le moment même de l’exécution du crime » : les captifs y avaient démontré leur humanité, et par là même fait réparation eux-mêmes sans attendre. « La réparation demeure un droit, politique, éthique, ontologique », a-t-elle affirmé, mais citant Fanon, dit aussi qu’il n’y avait pas de démarche plus stérile pour un opprimé que d’en appeler au cœur de ses oppresseurs. Fort de la culture née de l’esclavage et de la résistance qui lui a fait face, il s’agit donc, a-t-elle poursuivi, de « nous réparer nous-mêmes et de réparer ceux qui en ont besoin aujourd’hui dans la panique où ils se trouvent ». La réparation financière, a ajouté l’ex-ministre de la Justice, est inaccessible, « gardons donc ce droit, mais en le sachant hors de portée ».

Ce renversement positif fondé sur la dignité et le partage avec autrui, de la sublimation de la souffrance et de ce qu’elle a généré d’inventivité culturelle, a fait son effet sur une salle galvanisée, et une jeunesse qui a reçu le message suivant : « Nous devons vaincre cette histoire, votre génération doit la vaincre, avec force, et en étant plus sensible à la détresse des autres, à la fraternité. » Une voix dans le public a même qualifié ce message de réponse au discours de Dakar de Sarkozy. Et tous les jeunes se sont précipités pour continuer les échanges avec cette messagère illuminant leur horizon loin derrière les poses victimaires.

L’humanité en question

Dans l’après-midi, ce sont des sujets beaucoup plus ancrés dans la géopolitique du continent qui ont été abordés et essentiellement par des femmes. Entourant Françoise Vergès, fidèle des Ateliers, qui a questionné l’histoire sur le thème « Sommes-nous humains ? », deux communications ont entraîné le public sur des terrains politiques concrets. Au Burundi d’abord, sur lequel Aline Ndenzako, militante associative active dans la société civile, est intervenue sur le thème « De la corruption aux crimes de masse, ce qui mène à l’irréparable ». Retraçant de son pays l’histoire récente depuis l’indépendance, elle a montré comment de nouveau l’actualité laisse présager du pire et interrogé l’impuissance à se sortir des crises. Le chemin qu’elle propose est l’éducation des populations à repérer les signes de ce qui mène à cet irréparable. Son projet est celui d’un musée numérique élaboré avec des scientifiques qui irait d’ici une dizaine d’années à la rencontre des Burundais, et dans leur langue, pour leur enseigner comment résister à ce qui ne peut être envisagé comme une fatalité.

Enfin, Lori Anne Theroux-Benini, directrice du bureau régional de l’ISS pour l’Afrique de l’Ouest, le Sahel et le bassin du lac Tchad, a proposé une « analyse du djihad sahélien à travers les dynamiques locales des pistes pour repenser le combat ». En montrant au public des cartes des régions sous l’emprise des djihadistes de 2012 à 2018, elle a fait frémir la salle tant la situation est inquiétante. Mais surtout, l’exposé de ses recherches, à travers mille acteurs de la violence interrogés, a révélé une nouvelle approche des motivations de ceux qui rejoignent les groupes armés. Un exposé passionnant et dérangeant qui a suscité de nombreux débats à retrouver, comme l’ensemble des sessions des Ateliers, sur YouTube.

Et parce que dans les hauteurs de la salle, il y a décidément un jeune public assoiffé, le micro fut donné à un étudiant originaire du Congo-Brazzaville s’y exprimant ainsi, comme en écho aux lycéennes de la veille : « Merci pour tous ces cerveaux qui s’ouvrent à nous. Je crois que c’est l’un des plus beaux moments de ma vie. »

Le Point Afrique

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