Récit d’un regard dans la rue !

Récit d’un regard dans la rue !

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Jamais je n’ai eu faim même si je n’ai rien à manger, jamais eu froid même si nous vivons sous le vent, jamais eu peur même si des voyous nous réveillent la nuit, jamais eu honte de ce que j’étais. Jamais je n’ai envié personne, même en voyant les jeunes garçons de mon âge si bien habillés, jamais je n’ai douté de Dieu malgré la pauvreté, le manque, le regard compatissant des passants pressés. Jamais je n’ai été malheureux même en vivant aujourd’hui sans toit, sinon sous une tente trouée au-dessus de nos têtes, des bidons d’eau pour se laver, chauffer un peu d’eau pour le peu de café sans sucre, le pain moisi rangé dans un sac en plastique que des rats la nuit viennent grignoter. Je suis heureux pour une seule raison que rien ne pouvait remplacer : j’avais toujours sur moi le regard irremplaçable et attendri de mon père toujours parti en quête de morceaux de viande ou de petits poissons, des oignons délaissés sur les étales des marchés. J’étais heureux en écoutant les mots réconfortants de ma mère et son ventre chaud la nuit, quand sous la pluie elle me couvait, enveloppés tous les deux sous un pagne mouillé et si court pour nous couvrir, et papa qui ne dormait jamais et qui veillait sur nous. J’étais heureux car j’avais ma maman, mon papa près de moi, comme si j’étais leur unique trésor, leur unique remède pour ne pas céder à la folie et au rejet d’un Dieu qui tardait à venir, mais dont nous voyions chaque jour le visage quand trois pommes de terre et une boîte de sardines nous aidaient à trouver le sommeil au coin d’une rue. Un jour peut-être à mon tour, je rendrais mes parents heureux sous un toit chaud et un lit qui ne serait plus de carton et de chiffons pour reposer nos os déjà si douloureux. Je n’avais qu’une prière : voir un jour ma maman rire de toutes ces belles dents et mon père, enfin, dormir, dans une chambre avec une porte. Dieu viendra. Je suis sûr.

(Petit récit de rue d’Amadou Lamine Sall, 27 août 2017, en hommage à nos parents, quand la terre était la terre).

 

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