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Pour la mise en place des conditions d’un dialogue fécond et de controverses saines vers la réalisation d’une éducation de qualité pour tous

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El Cantara Sarr
El Cantara Sarr

Les crises influent sur le cours de l’histoire de manière radicale soit pour faire faire des progrès ou des régressions. Dans tous les cas, elles sont une opportunité pour opérer des changements qualitatifs.

Avec leur potentiel d’incertitudes, de perturbation des habitudes et d’instabilités, elles induisent des moments de doute et d’inquiétudes propices à des controverses et débats théoriques qu’il importe d’encourager en vue de produire des réponses adaptées en fonction des situations de chaque pays.

Avec le Coronavirus, le monde n’échappe pas à cette règle et l’humanité se pose forcément les mêmes questions essentielles et au même moment : « quel monde après le Covid ? ».

En effet, face à la complexité générée par la crise, le temps redevient utile et efficace et offre l’opportunité d’encourager et d’orienter la tension positive secrétée par la perturbation des habitudes vers plus de réformes et de modernité.

Partant, pour la première fois dans l’histoire des sociétés humaines, les Etats se sont accordés sur le primat de la santé (donc de l’homme) sur l’économie, en posant que les coûts élevés imposés par les mesures de santé publique prises aujourd’hui sont nécessaires afin d’éviter des conséquences bien plus tragiques et un impact bien pire sur les économies demain.

De la même manière, il a été éloquemment démontré que la viabilité de nos modèles de développement ne pourrait s’envisager qu’à partir d’une relecture critique et corrective des choix opérés dans le secteur hautement stratégique de l’éducation.

De ce point de vue, le Sénégal a opté dans le cadre du PSE de faire du capital humain un ressort essentiel de la trajectoire du pays vers l’émergence et ce choix est conforté par la  politique sectorielle qui pose à travers la Lettre de Politique Générale pour le Secteur de l’Education et de la Formation (LPGS-EF) 2018-2030, l’ambition de construire « un système d’éducation et de formation (SEF) pacifié et stable, diversifié et intégré pour inclure en toute égalité chacune et chacun, motivant et de qualité pour la réussite de toutes et tous, pertinent et efficace en tant qu’outil de développement des compétences nécessaires à l’émergence d’un Sénégal prospère et solidaire ».

Cette ambition est en phase avec l’esprit de l’Agenda 2063 de l’Union Africaine et de l’Agenda 2030 des nations unies, notamment l’objectif mondial pour l’éducation (ODD.4) qui a pour but « d’assurer l’accès de tous à une éducation de qualité, sur un pied d’égalité, et de promouvoir les possibilités d’apprentissage tout au long de la vie ».

Des efforts sont faits pour réformer les curricula et mettre à niveau les lieux d’apprentissage, en rendant inclusifs les environnements, en essayant d’optimiser le temps d’apprentissage et en cherchant à renforcer la qualité des enseignements et des apprentissages.

Toutefois, ces efforts n’ont pas encore produit des résultats probants, de nature à rassurer les acteurs dans l’atteinte des objectifs fixés dans le cadre des différents agendas et le dernier bilan des performances du secteur de l’éducation en 2019, laisse apparaître des insuffisances criardes concernant la qualité de l’éducation.

A titre d’illustrations :

Pour l’élémentaire, les seuils de maîtrise observés ne sont pas loin des performances constatées avec les évaluations du Programme d’Analyse des Systèmes éducatifs de la CONFEMEN (PASEC) 2014 qui notent qu’au Sénégal, 70% à 80% des élèves n’atteignent pas le seuil “suffisant” de compétences en langue, quand environ la moitié des élèves a atteint ce seuil en mathématiques.

Dans les Classes d’Alphabétisation Fonctionnelles (CAF), les seuils de performances suivent une évolution très disparate d’une activité à l’autre. Si par rapport à certaines activités on note des évolutions positives, l’interdépendance entre les disciplines, nécessaire pour installer définitivement la compétence d’apprentissage tout au long de la vie, n’est pas encore effective (Rapport d’Evaluation de la Première Phase du PAQUET).

Toutes les évaluations menées dans le cadre du Système National d’Evaluation des Rendements Scolaires (SNERS) ou du PASEC depuis 1994 aboutissent aux mêmes constats.

Le baromètre Jangando fait le même constat quand il fait remarquer qu’à la fin de la troisième année d’apprentissage « c’est environ un enfant sur six qui réussit le test de lecture et un enfant sur cinq les tests de mathématiques et de culture générale ». Ainsi, sur la lecture compréhension et la résolution de problème, deux compétences fondamentales, « seuls 13% et 17% des enfants sont respectivement performants » (Laboratoire de Recherche sur les Transformations Economiques et Sociales (LARTES), 2017).

A ces faibles performances dans le domaine des apprentissages, s’ajoute un nombre élevé d’enfants et de jeunes hors écoles et un taux élevé d’analphabètes (54%) selon l’Agence nationale de la Statistique et de la Démographie (ANSD), dans un contexte où le pays peine à réaliser la scolarisation universelle dans le cycle fondamental.

Un document de positionnement des OSC en mai 2019 avait posé, outre ces constats, quelques problématiques consensuelles :

  • les disparités criardes entre régions en matière d’infrastructures, d’équipement et de personnels ;
  • le déficit d’enseignants par rapport à la demande de scolarisation et de formation ;
  • la montée en puissance du privé confessionnel ou laïque donnant corps à une privatisation et marchandisation de l’éducation ;
  • les dysfonctionnements générés par les élections de représentativité dans le secteur de l’éducation et de la formation ;
  • l’instabilité chronique dans le secteur grevant systématiquement le quantum horaire prescrit et impactant négativement le temps d’apprentissage et les performances scolaires;
  • la perception négative que la communauté développe vis-à-vis de l’Ecole et de ses représentants et produits ;
  • les gaps inquiétants en matière de financement, ainsi que sa répartition inéquitable ;
  • le faible niveau de mise en œuvre des recommandations issues des ANEF (2013-2014)…

Qui, à terme risquent d’hypothéquer tout l’investissement collectif dans ce secteur stratégique.

Cette situation génère une crise de confiance et des crispations et appelle de la part des différents acteurs une remise en cause profonde des postures dans le sens d’une réforme des pratiques collectives, mais aussi la définition d’un socle d’actions plus viables à partir duquel nous pourrons envisager un cycle plus vertueux centré sur l’humain.

Penser Agir pose que la crise du Covid-19 en perturbant le cycle des apprentissages et bouleversant toute la planification en matière d’éducation, est certes traumatisante ; mais, offre à contrario l’opportunité de procéder à une relecture inclusive, critique et féconde des fondamentaux systémiques dans le cadre d’un dialogue franc et courtois entre protagonistes, de procéder collectivement à la production de consensus permettant d’entamer un cycle plus vertueux et en phase avec les impératifs de l’après Covid.

Ce mouvement  de fond ne pourra se faire que dans des espaces de consolidation des liens et de production de convergences minimales entre acteurs pour une action collective efficace et le raffermissement du lien national sur le socle de relations décomplexées entre les divers acteurs et entre les composantes de notre Nation.

Cette voie est l’unique alternative, qui permettra d’ausculter les nombreuses implications de la pandémie pour le secteur de l’éducation et de la formation et de réinterroger notre « être ensemble », nos grilles de lecture et ordres de priorités en vue de générer un modèle plus sensible à notre humanité et en cohérence avec les impératifs de durabilité.

C’est à cette seule condition que nous parviendrons à trouver des débuts de réponses aux problématiques soulevées et à envisager la réalisation des objectifs institutionnels et ceux de la société civile au sens large adossés pour la plupart au référentiel des ANEF :

  • promouvoir un climat apaisé dans le secteur ;
  • renforcer l’efficacité et l’efficience du système ;
  • renforcer les capacités des enseignants et améliorer la qualité du pilotage du SEF ;
  • assurer à tous d’une éducation de base de qualité ;
  • systématiser l’éducation aux valeurs ;
  • actionner les leviers efficaces face à la problématique des enfants hors écoles ;
  • planifier de manière systématique et durable la résorption du déficit en enseignants, tout en œuvrant à la revalorisation de la fonction, notamment, par la redéfinition d’un système de rémunération plus équitable, plus attractif et plus viable, ainsi que l’actualisation du cadre réglementaire de l’administration publique ;
  • développer une stratégie globale de résorption des abris provisoires basée sur la promotion de modèles architecturaux, de matériaux et prototypes moins coûteux ;
  • envisager la mise en place d’un fonds national de l’éducation à partir d’une fiscalité révisée;
  • développer un écosystème favorable à l’intégration pédagogique des TIC en capitalisant notamment les enseignements tirés des différentes initiatives développées lors de la pandémie et des contraintes liées à la réalisation de l’ODD 4 ;
  • améliorer la gouvernance du budget, en allégeant le coût des charges supportées par les parents d’élèves et d’étudiants, en vue d’assurer une effectivité de la gratuité de l’éducation publique…

Ces enjeux bien compris, contribueraient à faire jouer au secteur son véritable rôle de catalyseur et producteur du capital humain, à minorer les tensions et conflits, tout en alimentant la formulation des politiques publiques avec une meilleure chance de succès.

Al Cantara SARR, Inspecteur de l’enseignement, Chargé de l’Education, Penser Agir.

 

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