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Pétrole et gaz offshore sénégalais : failles et innovations d’un plan inédit de gestion environnementale

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plateforme petrole offshore shell
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Pour le Sénégal, comme pour plusieurs pays africains, il est difficile, voire coûteux de mener une étude d’impact sur l’environnement indépendante qui puisse être confrontée à celle des groupes pétroliers et gaziers qui opèrent sur le Continent.

Pour le Sénégal, comme pour plusieurs pays africains, il est difficile, voire coûteux de mener une étude d’impact sur l’environnement indépendante qui puisse être confrontée à celle des groupes pétroliers et gaziers qui opèrent sur le Continent. (Crédits : DR.)

L’exploitation pétrolière et gazière devrait générer 150 milliards de dollars pour l’économie sénégalaise. La gestion de cette manne financière occupe les débats et occulte la question environnementale de cette nouvelle industrie dans le pays. Cette dernière fait planer une lourde menace sur l’écosystème et l’économie maritime du Sénégal où la pêche, premier secteur exportateur, génère plus de 600 000 emplois directs. Pour minimiser l’impact sur l’environnement, les spécialistes préconisent, en amont de toute activité, une étude et une cartographie du milieu marin, une gestion rigoureuse des déchets au sein des plateformes pétrolières et gazières, mais aussi une compensation pour les secteurs les plus impactés. La prise en charge de ces revendications figure en bonne place dans l’agenda officiel du ministère sénégalais de l’Environnement et du développement durable, révélé à « La Tribune Afrique ». Mais le dispositif sera-t-il efficace ?

En février 2018, le Sénégal et la Mauritanie signaient un accord pour l’exploitation du gisement gazier offshore commun Grand Tortue-Ahmeyim (GTA) de 450 milliards de mètres cubes à partir de 2021. En 2017, la compagnie américaine Kosmos Energy annonçait la découverte d’un gisement de gaz naturel évalué à 15 billions de pieds cubes dans le bloc de Kayar Offshore, appelé Yakaar 1, à environ 95 kilomètres au nord-ouest de Dakar. Du pétrole offshore a également été découvert dans l’axe Dakar-Saint-Louis.

Selon des estimations obtenues par La Tribune Afrique en juillet dernier du ministre mauritanien du Pétrole, sur une durée moyenne de 30 ans, rien que pour le gaz Grand Tortue-d’Ahmeyim, l’exploitation devrait générer 1 milliard de dollars de revenus directs par an aux deux Etats. Une aubaine pour les finances des deux pays, mais une menace pour la faune et la flore maritimes surtout au Sénégal où la pêche emploie environ 600 000 personnes, alors que 2 000 000 de personnes en dépendent indirectement pour leur survie, selon l’Institut d’études de sécurité (ISS) dans son rapport de 2016.

Avec un taux de captures annuelles de 450 000 tonnes, le Sénégal est le deuxième pays producteur de la sous-région, estime la Direction de la Prévision et des études économiques (DPEE). Dans ce pays de 16 millions d’habitants où la pêche est la première branche exportatrice, la consommation de poisson représente 70% des apports nutritionnels en protéines d’origine animale. Ces chiffres font de la protection de la filière -menacée par l’industrie pétrolière et gazière- une question de survie, de sécurité alimentaire.

Le Sénégal applique le code de l’environnement de 2001 pour la gestion de l’aspect environnemental de l’exploitation du pétrole et du gaz. Un code jugé pertinent dans divers projets, mais non adapté aux problèmes spécifiques du secteur pétrolier et gazier. Afin de préserver les ressources halieutiques sénégalaises, les spécialistes préconisent une étude approfondie du milieu marin en question pour mieux appréhender les phases ou processus de la chaîne d’activité.

Cartographie et classification en amont du milieu marin

«Il s’agit de savoir pour chaque chaîne et niveau, quel est l’impact que l’activité peut avoir sur la pêche et la biodiversité marine. Toutes ces questions ne sont pas encore posées. C’est un milieu vaste et complexe. De manière générale, la mobilité des ressources marines combinée aux courants marins font toute la zone est sensible», explique Abdourahmane Guèye, environnementaliste, chercheur au REPAO de l’Université Gaston Berger de Saint Louis.

Autrement dit, en amont de toute exploitation gazière ou pétrolière, il est recommandé de procéder à une cartographie des zones sensibles du milieu marin. Ce travail de cartographie a-t-il été réalisé dans le cas du Sénégal ? Sa mise en œuvre n’est pas aisée, répond le spécialiste.

«Le milieu marin est très vaste, divisé en zones méridienne et océanique. On les classe en fonction des profondeurs. Généralement, nos recherches se limitent surtout au niveau des zones méridiennes allant sur des profondeurs avoisinant les 100, 300 ou 700 mètres», précise le chercheur. Au-delà de ces profondeurs, celles où sont extraits le gaz et le pétrole sont plus profondes et dépassent les 1 000 mètres.

Des profondeurs à classer comme milieu de vie et à maîtriser avant d’y mener des activités. Interpellés par La Tribune Afrique, les services du ministère sénégalais de l’Environnement écartent tout risque. Pour un projet susceptible d’avoir un impact sur l’environnement, l’article 48 du Code de l’environnement exige une étude environnementale préalable à sa mise en œuvre, précise-t-on. L’objectif de l’étude est d’identifier en amont les potentiels impacts environnementaux et sécuritaires que ce projet-là pourrait générer. A travers cette analyse, des mesures sont proposées pour atténuer les impacts ou une compensation en cas d’impossibilité d’atténuer l’impact.

Cette étude d’impact est validée à deux niveaux. Les préoccupations techniques et environnementales sont évaluées au cours d’une première étape de validation par un comité technique. Un comité d’experts composé de plusieurs services étatiques à savoir l’environnement, l’énergie ou la marine. Ils examinent le rapport de l’étude d’impact présenté par le promoteur et son consultant pour vérifier s’il obéit aux instructions réglementaires du point de vue de la démarche. Ensuite, il y a la validation sociale à travers l’organisation d’une audience publique, dans la région ou commune dans laquelle le projet va être implanté, selon les sources ministérielles.

«Si l’on prend le projet de GTA, celui-ci a obéi à ce processus, même si l’étude d’impact n’est pas encore bouclée. Nous en sommes au premier niveau de validation qui est l’examen du rapport par le comité technique. Les experts ont posé leurs préoccupations techniques par rapport aux différentes composantes du projet», détaille Sanou Dakono, Juriste, environnementaliste à la Division des Evaluations d’impact sur l’environnement du ministère de l’Environnement et du développement durable au Sénégal.

Dans le cas du projet gazier de Saint-Louis, le Sénégal en est à la première phase de validation avec le comité technique qui s’est déjà réuni au mois de juillet dernier et qui est composé des représentants de l’Etat, des universitaires, des représentants de la commune comme le conseil départemental de Saint-Louis et des autorités administratives de la région, mais aussi des comités locaux de pêcheurs.

«Le consultant représentant le groupe BP leur a présenté le contenu du rapport d’étude d’impact environnemental, a identifié les impacts potentiels et a proposé des mesures associées. C’est une rencontre pluridisciplinaire permettant de prendre en compte l’ensemble des préoccupations nationales liées à la pêche et à la question de l’emploi», révèle Sanou Dakono.

Menaces majeures sur l’écosystème marin

Derrière le projet gazier de Saint-Louis offshore ou GTA, résident plusieurs composantes susceptibles d’impacter le milieu et identifiées par le ministère sénégalais de l’Environnement. Il s’agit notamment de la mise en place d’un brise-lame permettant aux navires-citernes de pouvoir accoster et de se ravitailler en gaz. Un terminal hub gazier sera érigé au niveau de la frontière entre la Mauritanie et le Sénégal et une unité sera également mise en place à environ 11 à 13 km de la côte, pour la gazéification et la liquéfaction du gaz, précisent les sources ministérielles. Des activités non inoffensives sur l’équilibre de l’écosystème marin où les risques d’accidents et de catastrophes écologiques majeurs ne sont pas à écarter.

«On se souvient en 2010 de l’accident du groupe BP dans le Golfe du Mexique aux Etats-Unis. Les risques majeurs pour toute industrie pétrolière sont l’éruption, l’explosion de puits. L’autre risque est lié aux naufrages, accidents ou collisions de bateaux transporteurs du fuel», avertit Abdourahmane Guèye.

En outre, il existe un autre risque majeur lié à l’exploitation pétrolière : une pollution insidieuse et destructrice pour le milieu marin, liée au nettoyage, à la gestion des déchets toxiques en milieu marin où tout se déroule en pleine mer. «S’il n’y a pas assez de contrôle au niveau de la plateforme en ce qui concerne la gestion des déchets, cela peut causer énormément de dégâts sur le milieu marin. L’Etat doit veiller rigoureusement sur cet aspect», ajoute le chercheur de l’UGB. Des mesures qui devraient prémunir le Sénégal d’un scénario à la nigériane où les populations victimes vont même jusqu’à saboter les installations pétrolières dans le Delta du Niger.

La question de la gestion des rejets en mer est prise très au sérieux, selon le ministère sénégalais de l’Environnement et du développement durable. En plus du dispositif national, le Sénégal se réfère aux normes internationales, comme celles de la Banque mondiale et de la Convention d’Abidjan concernant l’exploitation pétrolière et gazière.

«En ce qui concerne les rejets de produits hydrocarburés, nous appliquons des textes qui fixent à 5% la teneur en hydrocarbure des rejets. Les températures des eaux de refroidissement rejetées ne doivent pas, non plus, entraîner une élévation de plus de 3 degrés de la température ambiante de la zone de rejet. Nous nous sommes assurés que ces aspects sont bien pris en compte, à la fois dans la partie cadre réglementaire de l’étude et dans la partie Plan de gestion environnementale et sociale (PGES)», confie Sanou Dakono, juriste environnementaliste au ministère de l’Environnement.

Pour s’assurer une application rigoureuse des règles édictées, le gouvernement sénégalais a mis en place un comité technique national de suivi environnemental, composé des mêmes membres que ceux du comité technique de validation. A l’issue de l’étude d’impact, un plan de gestion environnemental et social (PGES) sera élaboré en englobant toutes les mesures d’atténuation ou de compensation préconisées par rapport aux impacts identifiés. Ce PGES sera opérationnalisé dès la validation de l’étude d’impact en audience publique.

L’option de la compensation face à la déstructuration de la filière pêche

La pêche est le secteur le plus menacé par l’exploitation gazière et pétrolière. A Saint-Louis, la langue de Barbarie, constituée de villages traditionnels de pêcheurs comme Guet Ndar, Gokhou Mbath, est la première zone exposée. «Parmi eux, les mareyeurs, les femmes transformatrices et plusieurs autres acteurs liés à la pêche. Il est question de déterminer la manière d’encadrer et accompagner le secteur afin de trouver un modèle d’adaptation pour ces pêcheurs. L’impact va se situer d’abord au niveau de l’espace. Ils vont occuper des installations à protéger sur une périphérie de 500 mètres et pour des raisons de sécurité, les pêcheurs sont tenus à une certaine distance», rappelle Abdourahmane Guèye. Aussi, les installations sont considérées comme sources de pollution sonore et la lumière à l’origine d’un déséquilibre de l’écosystème, car éloignant certaines espèces au profit d’autres.

A ces préoccupations, le ministère de l’Environnement répond que le Sénégal est signataire de l’Accord de Paris sur le climat. Le pays a suivi les directives de la Banque mondiale en préconisant le «zero flaring». En effet, le Sénégal a exigé par exemple que le torchage, un phénomène très polluant, ne soit recouru par l’exploitant qu’en cas de force majeure dans le projet gazier pour éviter les fortes émissions de CO2.

«Il y aura aussi un dispositif de désalinisation de l’eau de mer qui rejettera de la saumure contenant des matières radioactives et nous avons préconisé des mesures à la lumière de la pratique internationale pour faire en sorte que les rejets soient conformes aux normes de la Banque mondiale», rassure Sanou Dakono.

Par ailleurs, l’exploitation gazière dans le cas du projet Saint-Louis offshore ou GTA est située à une distance éloignée des côtes et des zones habituelles de la pêche artisanale (environ 125 km des côtes). Mais il a été prescrit une zone d’exclusion, également appelé «périmètre de sécurité» de 500 mètres à l’intérieur de laquelle aucune autre activité ne pourra être développée pour des raisons de sécurité, révèle le ministère de l’Environnement. D’où le manque à gagner pour le secteur de la pêche.

Ainsi, les experts de l’Etat ont recommandé à BP la prise en compte de la compensation de ces pêcheurs dans son programme de développement. C’est-à-dire les accompagner socialement de sorte que les ressources générées par ces activités de pêches ne puissent pas s’amoindrir avec l’exploitation pétrolière.

Dans le même sillage, le groupe Komos Energy avait, lors de sa phase d’exploration, initié des activités d’immersion de récifs artificiels pour reconstituer de nouveaux habitats marins afin de drainer des espèces halieutiques dans des zones accessibles aux pêcheurs artisanaux, mais jadis non poissonneuses. «Nous incitons BP à poursuivre ces mesures pour amoindrir l’impact de ses activités sur l’environnement, conserver la biodiversité marine et permettre aux pêcheurs de poursuivre leurs activités», affirme Dakono. A la fin de l’étude d’impact, le major pétrolier britannique PB devrait aussi élaborer un plan d’engagement des parties prenantes et portant sur les préoccupations des populations. Au-delà, dans le cadre d’un plan RSE, le groupe pourrait s’engager dans la formation des populations locales, la reconversion des pêcheurs, la construction d’infrastructures socio-sanitaires, etc. A fa lin du processus, un arrêté ministériel devrait donner une base réglementaire à ce plan de gestion environnementale et sociale afin de rendre obligatoire sa mise en œuvre et son suivi par les services de l’Etat habilités.

A la lumière de ces informations, le dispositif en faveur de l’environnement paraît rassurant. Mais à l’image de tous les pays africains, le Sénégal dispose de moyens limités pour vérifier l’exactitude des données fournies par les compagnies pétrolières et gazières.

«Ce sont les compagnies qui arrivent avec leur expertise et comme on le dit, il y a des enjeux sur l’information elle-même. Elles peuvent découvrir des zones marines très sensibles. Mais si l’information risque de nuire ou de retarder leurs activités, elles peuvent la garder où choisir de ne pas tout dire à l’Etat sénégalais», prévient le chercheur et environnementaliste sénégalais, Abdourhamane Guèye.

Qu’en est-il de la contre-expertise de l’Etat sénégalais, voire mauritanien ? Pour une étude d’impact transparente, le Sénégal devrait commanditer une étude indépendante et la confronter à celle du groupe pétrolier. Elle nécessitera des moyens et une expertise que la plupart des Etats africains, dont le Sénégal, ne sont pas en mesure de mobiliser. (afrique.latribune)

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