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Mankeur Ndiaye, Représentant spécial du Sg de l’ONU pour la République centrafricaine : « Comment sortir la république centrafricaine de l’engrenage »

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La MINUSCA et la communauté internationale, dans sa diversité, partagent la conviction que la quête d’une solution politique durable au conflit en République centrafricaine (RCA) passe par l’appropriation nationale de l’Accord du 6 février 2019. Au-delà des convictions partagées, se trouvent une volonté commune et une détermination à travailler avec le Gouvernement, les communautés, toutes les parties prenantes et les partenaires internationaux pour faire jaillir de cet Accord des dividendes de la paix. Tels sont les enseignements majeurs à tirer de l’entretien, via email, réalisé avec le Représentant spécial du Secrétaire général pour la RCA. Mankeur Ndiaye, ancien chef de la diplomatie sénégalaise, rêve aujourd’hui de voir clore à jamais les portes de ce conflit ouvert depuis des décennies en République centrafricaine. 

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SeptAfrique : Monsieur le Représentant spécial du Secrétaire général pour la République centrafricaine (RCA) et Chef de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation en République centrafricaine (MINUSCA), en quoi consiste votre rôle dans la mise en œuvre des missions de l’ONU dans cette zone ?

Mankeur NDIAYE : J’ai été nommé par le Secrétaire général de l’ONU, M. António Guterres, Représentant spécial du Secrétaire général pour la République centrafricaine et Chef de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation en République centrafricaine (MINUSCA), le 06 février 2019. Ma mission a une double dimension : représenter le Secrétaire général dans le pays, coordonner et conduire toutes les activités du système des Nations Unies en RCA et diriger la MINUSCA, en m’assurant de la mise en œuvre du mandat du Conseil de sécurité des Nations Unies à travers la résolution 2499. La MINUSCA est l’une des plus grandes opérations de paix des Nations Unies dans le monde avec plus de 11 mille militaires, quelque deux mille policiers et 1 400 civils. C’est avec ce personnel et avec mes proches collaborateurs que sont les deux Représentantes spéciales adjointes, le Général et Commandant de la Force et un Général, Chef de la composante Police que nous nous efforçons d’exécuter les tâches de ce mandat dont la principale priorité est la protection des populations civiles. Parmi les autres tâches, il y a la mise en place de conditions de sûreté favorables à l’acheminement de l’aide humanitaire, l’appui à l’extension de l’autorité de l’Etat, la Réforme du secteur de la sécurité, le Désarmement, Démobilisation, Réintégration et Rapatriement (DDRR), la protection des droits de l’homme et l’appui à la justice et la lutte contre l’impunité. Justement, l’une des tâches prioritaires de ce nouveau mandat contenu dans la résolution 2499 reste l’assistance du Gouvernement et des parties prenantes pour la tenue d’élections présidentielle et législatives en fin 2020 et début 2021. Je travaille étroitement avec les autorités centrafricaines et d’autres acteurs nationaux mais aussi avec les partenaires internationaux tels que l’Union africaine, la Communauté économique des Etats de l’Afrique centrale (CEEAC), l’Union européenne et les Etats membres, sur différentes questions comme la mise en œuvre de l’Accord Politique pour la Paix et la Réconciliation en République centrafricaine (APPR-RCA). J’aimerai d’ailleurs saisir l’opportunité que m’offre votre tribune pour relever les soutiens coordonnés de la Communauté internationale sans lequel nous n’aurions certainement pas réaliser des progrès dans bien des domaines relatifs à la restauration de l’autorité de l’Etat, au redéploiement des forces de défense et de sécurité à travers le pays, le fonctionnement de l’administration judicaire et le relèvement graduel du pays.

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Qu’est-ce qui fait la spécificité de la République centrafricaine ?

 

Je me pencherai surtout sur celles qui ont un impact sur la mise en œuvre de notre mandat. L’une des premières spécificités est la taille du pays – 622 mille 980 km2 –, avec très peu de routes en bon état et des ponts détruits ; ce qui a un impact à la fois sur notre mobilité et nos opérations militaires. Nous sommes ainsi obligés de réajuster notre concept d’opération afin de nous doter de moyens aériens et de technologies pour assurer la mobilité de notre Force en tout temps et maintenir une posture robuste en tout lieu. Cependant, nos casques bleus portent le lourd fardeau de notre mandat de protection des populations civiles, parfois au péril de leur vie, en réhabilitant certains axes mais aussi en multipliant les patrouilles ou en établissant des postes militaires avancés dans des zones sensibles et à haut risque.

L’autre constat est l’absence de l’autorité de l’Etat sur l’ensemble du territoire. Ce n’est que récemment, avec l’appui de la MINUSCA, que l’Etat a commencé à déployer ses différents représentants ; c’est-à-dire les préfets, les sous-préfets, les policiers, les gendarmes, les militaires, les juges et autres fonctionnaires. Ainsi, le mois passé, grâce à la Force de la MINUSCA et aux efforts de dialogue politique, les Forces Armées Centrafricaines ont pu se déployer à Birao (Nord-Est) et à Ndélé, des points névralgiques du territoire. Cette absence de l’Etat explique en partie la présence des groupes armés dans certaines régions. Autre caractéristique importante : le nombre actuel de réfugiés centrafricains (647 mille), surtout dans les pays voisins, et de personnes déplacées internes (702 mille), soit presque 25% de la population totale du pays (4 millions 666 mille). C’est un drame auquel, la MINUSCA, dont j’ai la charge et d’autres partenaires, comme les agences du système des Nations Unies, HCR et IOM ainsi que quelques ONGs internationales et l’Etat centrafricain essaient d’apporter une réponse pour faciliter leur retour à leurs domiciles ou au pays mais aussi pour créer des conditions sécuritaires et solutions durables.

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A votre avis, est-ce que l’instabilité souvent notée dans cette partie de l’Afrique est exclusivement liée à une course vers l’exploitation des ressources du sous-sol ?

 

Les causes profondes de l’instabilité dans la région sont multiples. La réalité, c’est que les groupes armés sont présents dans des régions riches où ils exploitent les ressources du sous-sol centrafricain, privant l’Etat des moyens et des recettes qui lui permettraient de développer le pays, construire des écoles et des hôpitaux, etc. Cependant, il y a d’autres causes à la crise comme, par exemple, «les inégalités qui affectent les communautés et les régions qui ont été lésées par le passé», dont il est fait mention dans les textes du Conseil de sécurité des Nations Unies. Un diagnostic de l’Etat nous édifie sur les facteurs structurels de fragilisation des institutions, de l’Etat de droit et de la démocratisation du système politique. Je me réjouis que l’Accord Il est, cependant, regrettable que certains groupes armés et pas des moindres n’aient pu respecter leurs déclarations en faveur de l’effectivité du cessez-le-feu consacré par l’Accord de paix du 6 février 2019. Toutefois, des développements positifs peuvent être constatés dans le contexte du Covid-19, notamment le commencement du programme de Désarmement et de Démobilisation d’au moins 220 combattants du Front Populaire pour la Renaissance de la Centrafrique.» du 6 février 2019 dresse de réelles perspectives de dépassement de la crise et offre des opportunités de transformation du conflit. Je ne peux manquer d’évoquer, à ce titre, les réformes profondes amorcées à travers l’adoption de la loi portant organisation et fonctionnement des collectivités territoriales qui dessine les contours d’une nouvelle politique de décentralisation au profit de l’égalité des territoires et d’une gouvernance locale participative. On pourrait en dire autant sur la loi relative à la Commission Vérité, Justice, Réparation et Réconciliation, tant attendue par des milliers de victimes qui aspirent à un processus de justice transitionnelle comme élément consubstantiel à la paix et à la réconciliation nationale. Je suis de ceux qui croient que cet Accord peut mener les fils et filles de la République centrafricaine vers des solutions politiques durables. Il suffit qu’ils s’en approprient tous et veillent à sa mise en œuvre effective par tous les signataires sous l’œil vigilant et le soutien concerté de la communauté internationale pour en tirer des dividendes. C’est à ce titre seulement que les programmes de relèvement et de développement locaux préconisés par l’Accord se matérialiseront dans l’intérêt de tous en donnant corps au nexus paix et développement sur toute l’étendue du territoire national et de façon équitable, avec l’appui technique et financier des partenaires. Toutefois, il est utile de rappeler que l’histoire politique depuis les années 60 a été très mouvementée, avec une instabilité chronique. Mais, je pense qu’avec l’APPR-RCA, les conditions sont réunies pour sortir le pays de cet engrenage dommageable pour le développement du pays.

 

Au-delà des ressources minières, pouvez-vous nous dire s’il y a d’autres richesses qui font objet de convoitise dans la zone ?

 

Au-delà des ressources minières, ce pays contraste avec des régions quasi désertiques. Il offre des forêts et autres cours d’eaux à exploiter. Il reste aussi un grand pays d’élevage et de transhumance. Et cela est également l’une des principales sources de la crise centrafricaine, vu que de nombreux groupes tentent de tirer profit de cette activité en taxant et parfois en tuant les éleveurs. Le berger, qui parcourait jadis les circuits de transhumance avec un bâton et/ou coupecoupe, fait aujourd’hui recours à une protection rapprochée et très souvent bien armée. La MINUSCA, à travers ses bureaux de terrain, notamment dans l’ouest de la RCA et la section des Affaires civiles, travaille avec les acteurs locaux pour que la transhumance ne soit plus une source de conflit, mais plutôt un trait d’union entre diverses communautés

 

Nos confrères du journal Le monde évoquaient il y a deux ans un risque de génocide en Centrafrique…

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Les Nations Unies avaient fait le constat d’une situation extrêmement grave dans le pays, bien avant. En 2013, le Conseil de sécurité des Nations Unies, dans sa Résolution 2121, se disait «particulièrement préoccupé par les informations faisant état de violences ciblant les représentants de groupes ethniques et religieux et d’une aggravation des tensions intercommunautaires». La situation a évolué depuis lors, avec une baisse des violations des droits de l’homme. Mais, ensemble, avec l’Etat et les communautés, nous devons poursuivre nos efforts pour enrayer toute éventualité de crimes graves de droit des gens dans le futur, en RCA. Je sais aussi que nous n’y parviendrons qu’en traitant, par la justice, le passif de violations de droits de l’Homme de manière séquencée et compatible aux objectifs essentiels de stabilisation de la RCA.

 

A l’instar du monde entier, la Centrafrique fait face à la pandémie du Covid-19. Quel est l’impact de cette maladie sur l’action de la MINUSCA ?

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La maladie à coronavirus a un impact direct sur la mise en œuvre de notre mandat ; et comme toutes les opérations de paix des Nations Unies en Afrique et en coordination avec le siège, la MINUSCA a dû s’adapter à ce contexte sanitaire inédit sans pour autant compromettre l’exécution de son mandat. Ceci d’autant que 2020 est une année charnière pour la Centrafrique avec la tenue des élections présidentielles et législatives en 2020. Tout en suivant les mesures préventives édictées par les autorités centrafricaines pour freiner la propagation du virus dans le pays – où le cap des 3.613 cas et 47 décès est franchi depuis le 30 juin -, la MINUSCA a pris des dispositions à différents niveaux dont le plus important est sans doute la suspension momentanée de la rotation des contingents militaires et des unités de police constituées pour endiguer les risques de propagation du coronavirus. C’est une mesure importante vu les défis sécuritaires permanents dans le pays, comme en témoignent les violences récentes à Birao, Ndélé, Bouar et Pougol ainsi que les opérations en cours pour mettre un terme aux agissements de certains groupes armés signataires de l’Accord de paix. Le télétravail est devenu la norme et les missions entre Bangui et les bureaux de terrain dans les préfectures réduites au strict minimum. Evidemment, nous appuyons les autorités centrafricaines dans le combat contre le Covid-19, en coordination avec la famille des Nations Unis en Centrafrique. Quelque deux millions de dollars de nos fonds programmatiques et des projets à impact rapide sont désormais utilisés dans des actions diverses pour renforcer la réponse sanitaire du Gouvernement avec la construction de centres d’isolement, la campagne d’information et de sensibilisation et l’appui aux populations, avec l’acquisition de kits de lavage de mains. C’est aussi une manière de protéger les populations civiles. Je ne saurais passer sous silence l’appel que j’ai lancé le 25 mars pour relayer l’invite du Secrétaire général de mettre «fin à la maladie de la guerre et combattre la maladie qui ravage le monde ». J’avais particulièrement exhorté les groupes armés à un dépassement des divergences, doublé d’un sursaut patriotique pour mutualiser leurs efforts dans la cohésion afin d’éviter une propagation ravageuse du seul «ennemi commun» de toute la population, le coronavirus. Je me réjouis du fait que deux groupes armés et non des moindres aient répondu favorablement à mon appel ; et je continue à m’engager pour que ce soit le cas par tous les 14 groupes armés signataires de l’APPR-RCA. Il est, cependant, regrettable que certains groupes armés et pas des moindres n’aient pu respecter leurs déclarations en faveur de l’effectivité du cessez-le-feu consacré par l’Accord de paix du 6 février 2019. Toutefois, des développements positifs peuvent être constatés dans le contexte du Covid-19, notamment le commencement du programme de Désarmement et de Démobilisation d’au moins 220 combattants du Front Populaire pour la Renaissance de la Centrafrique (FPRC). Nous gardons donc bon espoir que l’effectivité du cessez-le-feu sera bientôt une réalité dans chaque portion du territoire centrafricain.

 

Quels impacts cette situation d’instabilité ont-ils sur nos compatriotes sénégalais établis en Centrafricaine ?

 

La situation sécuritaire s’est certes améliorée avec l’Accord de paix ; mais des violations continuent, affectant particulièrement les civils. Le dernier exemple a eu lieu à Ndélé avec 25 personnes tuées et une cinquantaine de blessés, après une attaque d’hommes armés. Les casques bleus sont parvenus à les chasser de la ville tout en protégeant les populations. Je voudrais rappeler que 1/5 de la population centrafricaine vit dans la capitale Bangui. Et une des fortes concentrations de la population étrangère dans la capitale se retrouve au PK5, un quartier qui a connu de façon récurrente des problèmes de sécurité. Depuis plusieurs générations, quelques populations ouest africaines y vivent dont des Sénégalais. Mais, depuis les combats de décembre dernier, l’intervention de la Force de la MINUSCA a permis le rétablissement de la sécurité et la protection des civiles au PK5 pour l’ensemble des populations y vivant. Nous continuons à travailler avec les autorités centrales et leurs démembrements dans les préfectures, avec les groupes armés et tous les partenaires internationaux pour une issue définitive à la crise. La MINUSCA et la communauté internationale, dans sa diversité, partagent la conviction que la quête d’une solution politique durable au conflit en RCA passe par l’appropriation nationale de l’Accord du 6 février 2019. Au-delà des convictions partagées se trouvent une volonté commune et une détermination à travailler avec le Gouvernement, les communautés, toutes les parties prenantes et les partenaires internationaux pour faire jaillir de cet Accord des dividendes de la paix et en faire le dernier qui clora à jamais les portes de ce conflit ouvert depuis des décennies.

Source : SeptAfrique Mag – 31 I N° 07 – 12 au 26 Août 2020

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