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«L’Almamy Samory TOURE (1830-1900), résistant et empereur du Wassoulou» par Amadou Bal BA

1972
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Almamy Samory Touré
Almamy Samory Touré

Samory TOURE, empereur du Wassoulou, un État s’étendant sur la Guinée orientale et la haute Côte-d’Ivoire, s’opposa, pendant 16 ans, à la colonisation française, avec un armement archaïque ou fort rare ; il mourut, héroïquement, en déportation au Gabon, en 1900. Fils d’un obscur tisserand, celui qu’Etienne PEROZ nomme le «Napoléon africain», par son courage et ses dons de stratège, a opposé une résistance farouche aux Français.

Samory TOURE incarne les vertus et les qualités patriotiques des peuples africains aspirant à la liberté et à la dignité. La défaite de Samory provoque une longue nuit envahissant le continent noir, une longue nuit coloniale. L’Afrique est encore dominée sous des formes insidieuses. Voici donc venu le temps du mépris, de l’humiliation et des travaux forcés, autant dire de l’esclavage. En cette fin du XIXème le capitalisme triomphant et l’industrialisation naissante ont besoin de débouchés, de matières premières et d’une main-d’œuvre servile. À l’indépendance, Sékou TOURE (1922-1984), qui se revendique d’une filiation, par sa mère, de Samory TOURE, a tenté de récupérer l’image de ce résistant : ce n’est plus une prise de guerre, mais la célébration d’un père de la nouvelle patrie, dont il s’agit de magnifier la mémoire. Samory TOURE avait bien compris que le colonialisme, c’est la servitude et l’esclavage : «Il n’y a pas de dignité sans liberté. Nous préférons la liberté dans la pauvreté, à la richesse dans l’esclavage» avait Sékou TOURE (1925-1984) au général de GAULLE (1890-1970) lors du référendum de 1958.

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L’histoire de Samory TOURE a été d’abord écrite par les vainqueurs, présentée par le parti colonial comme de «glorieux conquérants», ayant vaincu les «roitelets sanguinaires» africains et «esclavagistes». Les résistants à la colonisation avaient osé se révolter contre la mission civilisatrice de leurs ancêtres les Gaulois, si bienveillants. Henri GOURAUD (1867-1946), celui qui a capturé Samory ne le qualifie que de «bandit». C’est «un farouche et terrible chef de bande» pour le commandant, Joseph Simon GALLIENI (1849-1916). «Contre les peuplades qu’il veut soumettre et surtout piller, il emploie la terreur» écrit FAIDHERBE. Mais le gouverneur du Sénégal reconnaît à Samory d’éminences qualités «D’une haute stature, maigre comme un ascète, la voix chaude et vibrante, jouissant d’un grand renom de sainteté, Samory a toutes les qualités physiques et morales, pour entraîner, pour fanatiser des êtres aussi crédules, aussi superstitieux que les nègres. Il est intelligent, énergique, très brave et doué d’un certain esprit d’organisation qui lui donne sur ses congénères une supériorité incontestable. Pour augmenter son prestige vis-vis de ses fidèles, il se fait suivre de devins et d’augures qui chantent ses vertus et sa mission divine, annonces les batailles et prophétisent les victoires» précise Louis-Léon-César FAIDHERBE (1818-1889). Par conséquent, le colonisateur, même s’il a parfois du mal à le reconnaître, est conscient que Samory est un adversaire redoutable. «Tout ce que put faire le commandant Lartigue, fut de donner aux bandes de Samory un rude coup de boutoir. L’intervention du sergent Bratières, avec 60 hommes, rétablit la situation. Mais nous avions 13 tirailleurs tués, 20 blessés, une grosse consommation de réserves, plus de munitions. Pendant ce temps, Samory s’était dérobé, en s’enfonçant dans la forêt» écrit le général Henri GOURAUD. «Féroce, sans bravoure personnelle, ambitieux par avarice et sans largeur d’idées, incapable de s’imposer autrement que par la terreur, ce potentat (Samory) ne considérait dans la conquête que l’exploitation brutale et sanguinaire des races qu’il asservissait ; sa route formait une traînée sanglante» écrit Pierre FREY, déguisé en historien.

Cependant, certains militaires coloniaux qui l’avaient combattu, ont reconnu la puissance et le génie militaire de ce résistant. Ils l’ont jugé et évalué à la mesure de son courage et de son héroïsme : «Samory est le chef le plus puissant du Soudan occidental. Son armée se monte à 50 000 guerriers consommés et très audacieux. Cette armée n’est pas, tout à fait disponible ; elle est répartie sur un territoire qui, s’étendant de la côte jusqu’à Ségou, comprend une superficie de la grandeur de la France» écrit le colonel Henri FREY (1847-1932) qui a combattu Samory entre 1885 et 1886. La France avait d’abord sous-estimé Samory, mais le prestige ne cessait de croître : «Nos relations, avec ce grand chef du Soudan, avaient débuté par un échange de coups de fusil. Mais plus audacieux et plus entreprenant qu’Ahmadou Cheikou, plus confiant dans ses forces, Samory n’hésita pas un instant à nous tenir tête. Jusqu’en 1881, son nom nous était à peine connu, sa puissance était déjà considérable. Il était depuis plusieurs années le maître incontesté, sur la rive droite du Haut Niger, d’un vaste territoire ayant pour centre le Wassoulou et qui s’agrandit chaque jour, dans tous les sens» écrit le colonel Henri FREY. Ce militaire a décrit les qualités de stratège et d’organisateur, un grand discernement, de Samory «avec un esprit politique assez rare chez les chefs de sa race, organisait en arrière les régions conquises, y créant des places fortes, plaçant auprès du chef de chaque village des résidents, représentants de son autorité. S’il accueillait, sans les maltraiter, les populations qui venaient à lui ou se rangeaient sans combattre, il sévissait avec la dernière cruauté contre celles qui lui avaient résisté» écrit Henri FREY.

Le général Henri GOURAUD, qui a commencé sa carrière au Soudan, a arrêté l’Almamy Samory TOURE en 1898 : «Physiquement, c’est un homme robuste, grand avec une barbichette grisonnante ; les yeux enfoncés sous l’arcade sourcilière sont vifs et rusés. Sa physionomie exprime l’intelligence, la duplicité, et une certaine bonhommie railleuse» écrit Henri GOURAUD. Un des témoins majeurs de cette époque est le lieutenant-colonel Etienne PEROZ (1857-1910), qui a rencontré Samory et a signé avec lui le traité de Bissandougou du 23 mars 1887, renouvelé le 21 février 1889, avec Louis ARCHINARD (1850-1932) : «Je caressais depuis quelque temps certain projet, dont tellement j’y songeais, j’ai vu la réalisation possible. Il consistait à forcer l’amitié de Samory et à transformer ce très dangereux ennemi en précieux auxiliaire. Sans lui, notre pénétration au Soudan, notre lutte d’influence contre l’Angleterre, me semblait des entreprises précaires et certainement d’un prix apparemment supérieur aux bénéfices que nous pouvions en attendre. Que, par entente avec lui, notre protectorat fut déclaré sur ses vastes Etats, et tout de suite, l’Angleterre refoulée dans ses escales de la côte ; notre prédominance était assurée sur tout le bassin du Haut-Niger» écrit Etienne PEROZ. En dépit des apparences de succès des Français et de puissance de leurs armes, ils ont été, pendant longtemps, tenus en échec par Samory : «L’Almamy, maître de tout, nous tenait assiégé. Nous semblions, sans doute, à tous, et à lui-même plus proches de tomber à sa merci, que d’atteindre à une situation qui lui impose le désir de notre protection» écrit-il. Etienne PEROZ arrive au Soudan en 1884, un an après les Français aient occupé Bamako.

Depuis la débâcle et la capitale de Sedan, du 1e septembre 1870, dans la guerre franco-prussienne, Napoléon III s’étant constitué prisonnier des Allemands, en raison de cette grave crise interne humiliante de nos maîtres, la politique coloniale française était au point mort. La France voulait quitter les côtes sénégalaises pour s’enfoncer à l’intérieur de l’Afrique, mais Samory s’est révélé être un obstacle majeure de cette entreprise de conquête de l’Afrique : «C’est alors que nos colonnes se heurtèrent aux hordes de Samory. Le grand conquérant noir achevait d’établir son autorité sur le bassin supérieur du Niger. Son empire, aussi étendu que la France, était peuplé de trois millions d’habitants de tempérament guerrier, fanatisé par ce Napoléon africain. Notre colonne expéditionnaire a failli être écrasée, malgré l’habileté manœuvrière du colonel Borgnis-Desbordes. (..) Samory était tenace, il ne lâchait pas volontiers sa proie» écrit Etienne PEROZ dans son libre «par vocation».

Il n’est étonnant que sa politique coloniale de la France ait hésité, pendant longtemps, entre la diplomatie et la guerre. Etienne PEROZ, reconnaissant sa grande valeur, est sans doute le premier à avoir consacré une biographie à l’Almamy Samory. Etienne PEROZ a dit clairement que les Français redoutaient Samory ; et en dépit de la signature d’un traité de protectorat, son armée «constituait encore, pour nous, un grave danger, mais d’une menace moins immédiate» écrit Etienne PEROZ. Quand ce militaire demanda l’autorisation de rencontrer Samory, le colonel Henri FREY lui s’écria «c’est une autorisation de suicide que vous me demandez là !». Arrivé à Bissandougou le 15 février 1887, Etienne PEROZ décrit ainsi Samory lors de la visite à son palais : «L’Almamy était étendu sur un divan, dans la cour centrale. Autour de lui ses conseillers, puis ses gardes du corps entièrement nus, comme en guerre, le fusil haut ; cinq cent sofas en armes étaient rangés le long des murailles. Mon interprète, Samba Ibrahim, marchait devant moi, transi de frayeur, allant d’un pas cassé d’automate. Je l’avais informé qu’à la moindre défaillance, à la première tentative d’adoucir mes paroles ou de les modifier, je l’arrêterai d’un coup de revolver» écrit Etienne PEROZ, un témoigne direct.

Le général INGOLD, entre éloges des uns et calomnies des autres, avec une passion éclairée, s’est attaché à montrer le Samory «sanglant et magnifique», dans sa biographie datant de 1961 : «aux confins de la Haute-Volta (Burkina-Faso) et de la Côte-d’Ivoire, la prodigieuse figure de l’Almamy Samory a dominé toutes les hautes vallée du Niger et a brassé les populations, les chefferies et les villes africaines sur plus de 500 000 kilomètres carrés. L’ébranlement de cette fulgurante aventure, de 1835 à 1900, a été ressentie jusque dans les territoires voisins de la Sierra-Léone, du Libéria et du Ghana, qui, avec la Guinée, sont devenus les plus impatients leaders des indépendances. L’historien militaire, dans toute sa probité, ne peut, certes, effacer le long cortège de combats, des destructions et des massacres, et les conséquences douloureuses d’un système de conquête par la terreur et l’utilisation de captifs» écrit Georges GAYET, dans la préface de cette biographie. Après l’effondrement des grands empires africains. «Dans ce chaos Samory est né, prenant ainsi place dans l’histoire. Je crois Samory que tu fus devant l’histoire. Je parle de toi, sans haine. Que ton passé ne nous sépare pas !» écrit le général INGOLD.

Yves PERSON (1925-1982), avec sa monumentale thèse sur Samory, a renouvelé nos connaissances sur cette lutte contre le colonisateur ; il a visité la tradition orale et les archives coloniales. On est admiratif de l’abondance, de la diversité et de la richesse des informations recueillies. Yves PERSON a bien la capacité organisationnelle, la résistance farouche à l’oppression coloniale, l’intelligence de Samory, le stratège, le héros et le combattant.

Artisan résolu d’une «histoire africaine de l’Afrique», selon l’expression de Georges BALANDIER, le professeur à la Sorbonne, Yves PERSON, s’y est engagé en donnant la parole aux acteurs de l’histoire africaine, dans leur contexte social et leur culture. Il rompait ainsi avec l’historiographie et la propagande du parti colonial. Mais le travail colossal d’Yves PERSON a aussi souffert de ses dimensions : 2377 pages. Conscient de sa démarche empirique et événementielle Yves PERSON admet : «Certains jugeront sans doute que nous avons trop sacrifié à l’évènement et que bon nombre de détails auraient pu être omis. Peut-être devrions nous confesser une conception un peu traditionnaliste de l’histoire» écrit Yves PERSON. En fait, l’histoire ne balance pas entre les situations d’immobilités et les tsunami qui emportent tout. L’événementiel peut révéler des réalités profondes que l’on nous cache. Jean SURET-CANALE (1921-2007) a fortement contribué à réhabiliter Samory TOURE. Ce n’est qu’en 1998, que Ibrahima Khalil FOFANA entreprendra ce travail, en s’inspirant de la tradition orale.
Qui est donc Samory ?

Mori, dit Samory, est né dans une modeste famille de paysans, vers 1830, à Manyambaladougou, près de Sanankoro, non loin de Kankan, en Haute Guinée. Pierre LEGENDRE avec une profonde méconnaissance de la biographie de Samory : «Né vers 1835, à Bissandougou, Samory était fils d’un pauvre marchand et d’une femme esclave» écrit-il dans «La conquête de la France africaine». Son père, Kémo Lanfia TOURE, un tisserand guinéen, colporteur, vendeur de colas et verroterie, est un Malinké musulman : «Samory n’est pas un chef de naissance. Son père commandait un seul village et était un paisible Soninké, de religion musulmane plus adonné au commerce et à l’agriculture qu’à la guerre» écrit GALLIENI. Son père fit un rêve et dit à un devin : «J’ai vu sortir de mes reins un serpent qui s’éleva, s’éleva à perte de vue dans le ciel». Le devin lui annonça «tu auras un descendant qui sera très puissant et dominera bien des contrées».

Sa mère est Marosona ou Sokhona CAMARA, originaire de Fandougou, une mère au foyer vivant avec d’autres co-épouses. Samory est issu d’une fratrie de nombreux et sœurs, son père étant polygame. Le capitaine Louis-Gustave BINGER (1856-1936, gouverneur de Côte-d’Ivoire), qui l’a rencontré le 27 septembre 1889, a fait sa description : «L’Almamy est un grand bel homme d’une cinquantaine d’année : ses traits un peu durs, et, contrairement aux hommes de sa race, il a le nez long et aminci, ce qui donne une expression de finesse à l’ensemble de sa physionomie ; ses yeux sont très mobiles, mais il ne regarde pas souvent en face son interlocuteur. Son extérieur m’a paru plutôt affable que dur : très attentif quand on lui fait un compliment, il sait être distrait et indifférent, quand il ne veut pas répondre catégoriquement à une question. Il me parle avec beaucoup de volubilité, et je le crois capable d’avoir la parole chaude et persuasive, quand l’occasion se présente» écrit-il, en 1892, dans «Du Niger au Golfe de Guinée». Louis-Gustave BINGER estime que le fils de Samory, Dia Oulé Karamoko, qui a été à Paris, n’a de rien d’un prince que de nom «Karamoko se mouche de ses doigts devant moi ; son père prend ma pipe dans la poche et la porte à sa bouche» écrit Louis-Gustave BINGER. Deux administrateurs coloniaux (Albert NEBOUT et LE FILLIATRE) qui ont rencontré Samory le 2 octobre 1897, à Dabakala, le décrivent ainsi : «Sa physionomie est pleine de bonhommie souriante et révèle un homme énergique et intelligent». Les photos que nous avons datent toutes de sa capture et son transfert à Kayes.

Dès son jeune âge, s’est manifesté les qualités de meneur d’hommes de Samory, craint et respecté de tous : «A dix ans, il avait déjà embrigadé tous les garçons du voisinage. Il organisait souvent des expéditions avec ses compagnons, et il allait, marauder dans les champs. Il avait un sens aigu de l’équité lors du partage du butin qui lui assurait la sympathie de tous. En dépit des corrections de ses parents, Samory, un «dur à cuir», est passé de la volaille au caprin, puis au gros bétail. La bande inspirait, dès lors, une crainte réelle au sein de la population» écrit Ibrahima Khalil FOFANA. Son père est souvent convoqué au conseil des notables pour récrimination, et sa mère entendait aussi des allusions désobligeantes de ses voisines. Vers 1850, et afin de sortir de cette mauvaise passe, son père vendit une génisse et décida que son fils sera commerçant. A l’âge donc de 20 ans, Samory, un Malinké ou Maninka Mori, devient Dioula (commerçant) et entreprit, contre de la noix de colas, de vendre les bandes de cotonnades tissées par son père. Samory ramenait des articles manufacturés, de la Côte de Sierra-Léone contre de la noix de colas.

Initialement, Samory TOURE n’avait pas un projet de résistance à la colonisation. Il avait pour ambition de lutter contre l’injustice et l’anarchie qui régnaient dans son pays. Ainsi, en 1853, Samory apprend que sa mère a été capturée et réduite en esclave, loin de chez elle, chez Soy Ibrahima, un souverain de sa contrée résidant à Médina ; son père s’est exilé dans un autre village. Sa grande ambition de réussir dans la vie viendrait de l’amour qu’il porte à sa mère : «Sa vie, telle qu’elle nous a été maintes fois contée, a un côté touchant dans l’amour profond qu’il avait voué à sa mère, d’où sont nées son ambition et sa fortune» écrit Etienne PEROZ. Venu chercher sa mère chez ses ravisseurs : «Beau-fils, si tu veux racheter ta mère, reste chez moi. Tu travailleras, et lorsque je jugerai suffisants les services que tu m’auras rendus, tu pourras rentrer avec elle à Sanonkoro» lui dit Sory Ibrahima. Samory fut retenu, pendant sept années, comme guerrier et converti à l’Islam : «Il appris l’art du combat, avec tout ce que cela implique, comme sens aigu de la discipline, l’esprit de corps et le dévouement à la cause publique» écrit Ibrahima FOFANA. Courageux, stratège et intelligent, Samory se distinguant très vite, gagna l’admiration de tous. Ainsi, lors d’une expédition contre une ville extrêmement forte et vaillamment défendue, «Samory, las des lenteurs de ses chefs, se présenta sur la muraille, brandissant son fusil, et s’aidant d’une branche fourchue, il l’escalada au milieu d’une grêle de balles. Les guerriers du marabout, électrisés par son exemple, se jetèrent sur ses traces et le délivrèrent en s’emparant de l’enceinte, au moment où, accablés par le nombre, ils allaient succomber» écrit Etienne PEROZ. Quand le roi décéda ses successeurs furent embarrassés par la présence de ce guerrier hors pair plus valeureux qu’eux. Lorsque la famille royale reçut une demande d’une aide militaire d’un royaume voisin musulman luttant contre des païens, craignant que l’appel à Samory ferait de lui un héros, il est libéré ainsi que sa mère.

En 1868, de retour dans son village, Samory est recruté par Bitiké Souané, roi de Toron. Rebelle à toute autorité, Samory rejoindra une troupe de brigands opérant des razzias dans la région. Il évincera, rapidement, le chef de bande, Véféréba CAMARA, «en raison de son esprit d’équité» lors du partage du butin précise Ibrahima FOFANA. Toutes les révoltes des villageois contre l’autorité de Samory furent mâtées. Le prestige et l’autorité de Samory furent reconnus par tous : «Samory eut le mérite de mettre fin à l’anarchie qui régnait dans la région, en canalisant sous son autorité tous les aventuriers dans des activités guerrières, dans le but de fondre en un seul royaume la multitude des petites chefferies qui se combattaient sans cesse» écrit Ibrahima FOFANA.

Dans cette œuvre d’unification, Samory a essuyé quelques échecs et appris, qu’à côté de la force, il est parfois nécessaire d’user de la diplomatie, des alliances, de l’espionnage, de l’intimidation et de la ruse. Samory installa son village : «Là il reprit son métier de marchand. Cependant, tout en commerçant, il intriguait. Ses intrigues réussirent, et à la mort du chef de Bissandougou, il se fit nommer chef de village. Deux années après un certain Famodou marcha contre lui. Tous les villages environnants vinrent offrir à Samory leur appui. Il battit son adversaire, le prit et le décapita. Cette victoire accrut considérablement le nombre de ses partisans» écrit Etienne PEROZ.

Samory accumulera d’autres victoires. Sory Ibrahim inquiet de sa nouvelle gloire envoya ses deux fils pour le combattre ; il les battit à Bissandougou et les décapita. Il fit de cette ville sa capitale. Il s’empara de Kankan et vaincu l’armée de Sory Ibrahim, mais lui laissa la vie sauve, à condition de prier pour lui. C’est à ce moment que Samory prend le titre d’Almamy, le commandeur des croyants. Désormais, Samory a pour ambition de fonder une armée, un Etat moderne, centralisé et efficace. Samory se libéra du joug de tous les royautés voisines, où régnaient en permanence l’anarchie et l’insécurité. Il importe ses fusils de Sierra-Léone, avec les Britanniques, un médecin Noir britannique, BLYDEN, était entré en contact avec l’Almamy. Mais Samory demande à ses forgerons d’entretenir, réparer et imiter ces armes importées des colonies britanniques. Le grand fournisseur d’armes et de chevaux est Bakary TOURE, père d’Alpha TOURE, un boucher de Kankan, lui-même de Sékou TOURE, premier président de la Guinée indépendante. L’armée est omniprésente dans les activités militaires, administratives et politiques. Composée essentiellement de Sofas volontaires, l’armée de Samory s’est professionnalisée, sur la base de principes égalitaires, sans tenir compte du système des castes, et en application des lois islamiques. En effet, Samory s’est autoproclamé Almamy, commandeur des croyants.

L’armée est hiérarchisée, à son sommet, le Kélétigui, le commandant de corps d’armée. Le titre de Bolotigui, commandant d’une compagnie, est obtenu par des faits de bravoure. Pour tester la loyauté de ses officiers, Samory leur envoyait de belles femmes : «Quand je me méfiais de l’un de mes chefs, je lui envoyais une très jolie femme. Cet imbécile lui racontait ce qu’il voulait faire» confesse-t-il à Henri GOURAUD. Au bas de l’échelle, le Bilakoro (non circoncis, ou novice) doit faire ses preuves ; il est affecté aux tâches subalternes. Samory, en grand stratège, avait mis en place, un système sophistiqué de renseignement, en faisant appel notamment aux commerçants Dioula : l’information est un pouvoir : «L’Almamy possédait, dans les régions occupées par nous, un service de renseignement, si complet et si rapide, que malgré les cinq cent kilomètres qui le séparaient du chef-lieu du Soudan, trois jours après le débarquement de nos troupes, il en avait eu avis, ainsi que des effectifs» écrit Etienne PEROZ. Samory envoyait aussi ses Bilakoro espionner l’armée française : «Moi qui suis grand chef, on ne me voit jamais chanter, on ne me voit jamais manger. Or, quand j’ai appris que les Blancs avaient l’habitude de se réunir pour manger, heureux de se trouver ils se racontent tout. Lorsque j’ai su cela, j’envoyais mes Bilakoros s’engager comme garçon pour servir les Blancs. Ils écoutaient les officiers. Les Bilakoros me prévenaient» dira Samory, lors de sa capture, à Henri GOURAUD. Samory, pour perfectionner l’instruction militaire de ses armées, fait appel aux services des tirailleurs déserteurs ou prisonniers. Samory donna la priorité à la production agricole, notamment en période d’accalmie, dans de vastes étendues de terres cultivables.

L’Etat tire ses ressources de ses domaines, des butins de guerre, de tributs payés par les vassaux, des activités productives des unités combattantes en temps de paix, de différents droits et taxe ainsi que du commerce de l’Etat. L’armée est renforcée par les butins de guerre : «Quand il prend un village, les guerriers étant décapités, les prisonniers femmes et enfants sont amenés à l’Almamy, qui prend la moitié des femmes et filles pour lui, l’autre moitié des prisonniers revient aux chefs et aux guerriers qui ont opéré la prise. Tous les garçons et jeunes gens ont immédiatement la tête rasée et son confiés à des chefs de guerre et deviennent des sofas (des Bilakoros)» écrit Louis-Gustave BINGER.

L’Almamy, vivant avec la communauté peule, a emprunté son drapeau et son organisation militaire, ainsi que les techniques de communication d’El Hadji Omar TALL (1794-1864), un recours aux griots, à l’empire Toucouleur d’Amadou Cheikou TALL (1836-1897). Le tabala sonne les ordres, annonce de bonnes ou mauvaises nouvelles. Samory n’est pas toujours en guerre, il octroie à ses administrés des moments de réjouissances et de fêtes. Samory s’intéresse à la question de la réforme sociale, en mettant en place un enseignement coranique et une justice, avec trois niveaux : affaires locales, criminelles ou relevant de la compétence de l’empereur.

En 1878, les principaux concurrents de Samory sont vaincus, à l’exception de Tiéba TRAORE. En effet, en 1879, Samory conclue un pacte avec Kankan, sur la tombe de Karamoko Alpha Kaba. Kouroussa, après un siège, donnera sa reddition. A Madina, le clan des Cissé est vaincu grâce à une alliance avec l’Etat théocratique de Timbo. Samory peut accéder aux zones aurifères du Bouré et du Bidiga, sans ouvrir des hostilités contre Aguibou TALL, à Dinguiraye, sur la base d’un pacte de non-agression. Samory gouverne désormais sur un vaste territoire, en maître absolu, appelé le Wassoulou (62 cantons, 10 provinces, une diversité ethnique : Malinké, Sénoufo, Mossi, Peul, Soussou, etc.), qui couvre une partie de la Guinée, du Mali, de Sierra-Léone, du Burkina-Faso, du Libéria et de la Côte-d’Ivoire. C’est un royaume vaste et riche de collines verdoyantes et peuplé de 300 000 personnes. Il n’y a d’autres rival que le royaume d’Amadou Cheikou, fils d’El Hadji Omar TALL, établi à Ségou, au Mali.

Les troupes françaises du capitaine MONSEGUR désormais consolidées en Guinée, en 1881, somment Samory TOURE de ne pas attaquer Kényéran, désormais placé sous protectorat français. Les colons, poussant la provocation plus loin, demandent à Samory de se placer sous leur protectorat. En réalité, les Français envisageaient de réaliser entre la zone malinké à l’Est et les rivières du Sud, puis d’occuper, progressivement, la zone forestière. Cependant, la résistance la plus acharnée et la plus organisée viendra de Samory. Le refus de Samory de déférer à ces ordres a été considéré par les colons comme une atteinte à «l’honneur de la France» qui aurait été bafouée, suivant Gustave BORGNIS-DESBORDES (1839-1900), commandant de Kayes. Ainsi, démarra le conflit entre 1882 et une 1898, entre les colons et Samory TOURE. Le 21 février 1882, Samory attaque Kényéran, et une expédition française part à la poursuite de ses bases ; il s’en suit des affrontements multiples. Samory découvre, à ses dépens, que les Français disposent des fusils à pétition, avec des tirs rapides ainsi que des canons, causant des pertes innombrables dans ses rangs. En grand stratège, Samory, les rangs compactes avançant de front, sont remplacés par des petites unités, très mobiles, qui se replient rapidement après une attaque, dans la forêt.

Le bilan de la bataille de Kényéran est lourd, mais Samory est désormais le héros qui a osé affronter le colon. Profitant de cette gloire naissante, Samory inflige une correction à Sadji CAMARA, dans le mont Gban, qui ne voulait pas se soumettre à son autorité. Ces victoires et la notoriété de Samory ont créé des ralliements de petits royaumes, les commerçants dioulas avaient désormais un vaste territoire pour leurs activités lucratives. Le 2 avril 1883 les troupes coloniales subissent une défaite au marigot de Woyo-Wayanko. Samory doit affronter ses sujets animistes qui refusent qu’on leur impose l’islam. C’est la «guerre du refus». Le conflit pénètre la famille du souverain et celui-ci en vient à faire exécuter son fils Dia Oulé Karamoko, qu’il soupçonne de le trahir au profit des Français. Dans cette guerre, Samory peut compter sur une armée disciplinée, suffisante et organisée sous forme d’escadrons de cinquante hommes. Fin stratège, Samory créé une armée d’élite, capable d’interventions rapides, avec des colonnes mobiles qui attaquent et se replient : «L’audace des cavaliers de Samory est inconcevable. A chaque heure du jour, nous avons quelque alerte ; ils viennent nous enlever des gens contre le rempart même. Ils assomment d’un coup de sabre les hommes et les femmes ; ils jettent les enfants à travers les fossés et disparaissent au galop» écrit Etienne PEROZ.

Entre 1883 et 1887, l’empire du Wassoulou est à son apogée. L’islam est institutionnalisé, en juillet 1884, à Bissandougou, la capitale. En 1885, la révolte des Bambaras est contenue. Pendant cette époque, les Français reprenant l’offensive coloniale avec pour but de se porter sur le Niger et créer une ligne de poste reliant ce fleuve au point terminus du fleuve Sénégal : «Chez les nègres, plus que partout ailleurs, où le despotisme existe au plus haut niveau, où l’organisation doit être substituée à la rapine et au brigandage, il ne faut pas de grosses agglomérations soumises à un seul individu» écrit Louis-Gustave BINGER. Tel est donc l’objectif du colonisateur. Cependant les colons sont contrariés par Ahmadou Cheikou TALL, le fils d’El Hadji Omar TALL, Mamadou Lamine DRAME (1840-1887), et naturellement par Samory. Tiéba TRAORE (1845-1893), à Sikasso (empire du Kénédougou, Mali), ne s’est rallié à eux qu’avec réticence, et après des violences sur sa personne ; il a fini par signer un traité de protectorat avec les Français. En 1883, Samory s’était lancé à la conquête des territoires de Tiéba (roi de 1877 à 1893), et Tiéba s’avança de son côté en 1886, ce qui fut la cause du siège mené, sans succès par Samory, en 1887. Samory finira par lever ce siège en août 1888.

Le 28 mars 1886, à Kényéba-Koura, les Français, par l’intermédiaire d’Henri FREY et du capitaine TOURNIER, sont contraints de signer un accord de paix avec Samory. La base du traité devrait être l’abandon par Samory de la rive gauche du Niger. Cette convention entérine également la souveraineté de Samory sur le Bouré et le Manding, dont une partie est riche en or. Son fils, Diaoulé Karamoko (1869-1894), appelé à lui succéder, est envoyé, à l’âge de 17 ans, avec 7 compagnons, du 9 août au 5 septembre 1886, en France : «le fils d’un des turbulents rois nègres contre lesquels nos colonnes expéditionnaires du Sénégal, ont à lutter sans cesse, vient d’arriver à Paris. Ce jeune prince, teint bronzé, pour se servir d’un euphémisme diplomatique, vient au bon moment. Paris n’a pas, pour l’instant, de grande préoccupation, et il excitera, vraisemblablement, quelque curiosité. La plus élémentaire politique conseille de le traiter avec beaucoup d’égards et lui inspirer un vif étonnement et une admiration pour le peuple qui lui prouve son amitié, après avoir prouvé sa force en châtiant son père», écrit Paul GONTY, dans le «XIXème siècle», un journal républicain.

Diaoulé est reçu, le 29 août 1886, par Jules GREVY (1807-1891), président de la République française. En France, Diaoulé est sous bonne escorte : «La présence à Paris, de Diaoulé Karamoko, m’avait fait envoyer en mission. Je devais servir d’intermédiaire, et au besoin d’interprète officiel» écrit Etienne PEROZ qui va accéder au grade de capitaine. Etienne PEROZ réussit à convaincre ses supérieurs qu’il fallait remettre en cause le traité de 1886, contrariant la progression des troupes coloniales à l’intérieur de l’Afrique : «Accepter un pareil traité, c’était nous fermer, à jamais, la libre navigation sur le fleuve supérieur, et étouffer à sa naissance même la prospérité de nos établissements de Niagassola et de Bamako (occupation en 1883)» écrit Etienne PEROZ. Suivant le traité du 23 mars 1887 de Bissandougou, Samory laisse aux Français toute liberté d’action sur une partie du Haut Niger : «Le 27 mars, Samory signait dans la capitale de ses Etats, au milieu de toute sa cour, le traité de protectorat, que je lui présentais, et qui nous assurait la protection de tout le Haut-Niger, actuellement joyau de notre immense empire africain» écrit Etienne PEROZ. Si Samory a été loyal à l’égard des Français, et a cessé de les attaquer, en revanche, les colons, dans leur stratégie de domination complète, ont continué d’attaquer ses bases arrière : «Samory demeura deux mois encore à Faroualia. Je ne voulu pas, pour sauvegarder notre prestige, aux yeux des Mandingues et des Bambaras, lui laisser le bénéfice d’une retraite volontaire. Nous mîmes tout de suite en œuvre tous nos moyens pour harceler ses bandes et tenir hors de leurs incursions la région. (…). Le seul camp Faroualia où se tenait Samory, était, par mon ordre, laissé dans une sécurité absolue» écrit Etienne PEROZ, le signataire du traité de Bissandougou.

En avril 1887, Samory entreprend le siège de Sikasso. Samory perd de nombreux soldats en raison de la famine, d’épidémies pendant l’hivernage et de valeureux guerriers, comme Kémé Bréma, meurent dans un guet-apens. Sikasso de Tiéba et Babemba TRAORE, avec leurs flèches empoisonnées n’ont pas plié. Il est vrai qu’ils sont soutenus par les Français ; ce qui sera officialisé par un traité du 18 juin 1888. Les colons français fomentent des troubles à l’intérieur des territoires, momentanément, délaissés par Samory et y répandent des rumeurs, pour démoraliser ses troupes. Samory sera contraint de lever le siège de Sikasso, un premier échec pour l’Almamy qui annonce le début du déclin de l’empire du Wassoulou. Samory accepte de placer son empire sous le protectorat français. Samory pensait, naïvement, qu’il pouvait continuer ses conquêtes vers Sikasso, des contrées non encore dominées par la France : «Samory nous fit des avances, non pas parce qu’il croyait en notre amitié, bonne pour lui en elle-même, mais contraint par la nécessité et seulement pour pouvoir tenir tête à Tiéba» écrit Louis ARCHINARD.

Jusqu’en 1890, la France n’avait pas de politique coloniale cohérente. Habitué à traiter en bonne intelligence avec les Anglais qui maintenaient les chefferies et privilégiaient le commerce, Samory n’avait pas mesuré la volonté́ des Français d’établir une domination totale et d’éradiquer les royaumes africains. Il est vrai que les colons, par manque de moyens humains et matériels et luttant sur plusieurs front ont hésité entre les négociations et la guerre. Mais quand, les Français ont été en position de force, ils ont imposé leur loi : «Depuis une quinzaine d’années que nous nous trouvons en présence de l’Almamy Malinké, Samory, nous l’avons eu tantôt en allié, tantôt comme ennemi. A l’heure actuelle, à la suite des dernières expéditions tentées contre lui, nous sommes obligés de le considérer comme un ennemi» écrit, en 1895, Edouard GUILLAUMET, dans son «projet de mission chez Samory».

La colonisation, par essence, c’est l’asservissement, un crime contre l’entendement humain : «Les Blancs ne communiquent avec les Noirs ou les jaunes que pour les asservir ou les massacrer. […] il nous importe, à nous français, de dénoncer avant tout les crimes commis en notre nom; il en va de notre honneur» écrit Anatole France en janvier 1909. Pour Pierre LEGENDRE, le seul obstacle majeur à la conquête coloniale en Afrique de l’Ouest, vient «du Bourgou, des Malinkés de Samory, le féroce marchand d’esclaves» dit-il dans son ouvrage, «La conquête de la France africaine», daté de 1903. En effet, la capacité de projeter des forces, puis d’opérer les conquêtes, est, d’emblée et à fort juste titre, posée comme inséparable et constitutive du phénomène colonial. La prédation et la brutalité sont même la condition première de sa possibilité ; ce qu’on appelle «la pacification» n’est autre que l’art de la guerre. «Pour dire les choses brutalement, les Européens devinrent rapidement les meilleurs dès lors qu’il s’agissait de tuer», écrit Jacques FREMEAUX. En France métropolitaine, après la crise du Boulangisme, la France se jette à fond dans la conquête coloniale. Le Soudan et la Guinée sont transformés en «un fief militaire où règne la gloire du sabre» écrit Yves PERSON. L’empire toucouleur au Mali étant liquidé et les Bambaras ralliés à la France, restait à résoudre l’épineuse question de la résistance de Samory. En 1891, les relations avec les Français se dégradent considérablement et la guerre reprend. Samory pratique alors la politique de la terre brûlée. Il ne laisse derrière lui que désolation pour décourager les Français de le poursuivre. Le colonel ARCHINARD ayant conquis sa capitale, Kankan, il gagne avec son peuple le nord de la Côte d’Ivoire et établit sa nouvelle résidence à Dabakala. En février 1892, un calme précaire règne, quand le fils de Samory attaque et massacre une colonne française. Elle avait quitté Grand-Bassam pour la cité commerciale Kong. En 1893, les troupes françaises se lancent, sans succès, aux trousses de Samory. C’est un échec pour HUMBERT, un Etat africain a affronté l’armée coloniale, sans s’effondrer aussitôt.

En 1894 des troupes dirigées par le commandant MONTEIL doivent battre en retraite contre l’armée de Samory. En 1897 Samory s’empare de la cité de Kong et il leur consenti des conditions d’occupation généreuses : «Sans y tenir une garnison, les sofas installés dans la ville, au nombre d’une centaine faisaient figure d’élèves coraniques» écrit Yves PERSON. A la suite d’une trahison de ses notables locaux, Samory attaque et détruit Kong le 23 mai 1897 ; les traitres sont massacrés. En effet, Samory avait encore conservé d’importants moyens militaires : «Il disposait de 4000 Sofas armés de fusils à tir rapide, 8000 possédant d’autres armes ; les uns et les autres constituant de bandes organisées, et 2000 cavaliers. En outre, il traînait avec lui 120 000 hommes, femmes, enfants captifs parmi lesquels 8000 armés de fusils à pierre et marchand en dehors de toute bande. Ce monde n’était nullement démoralisé ; tous étaient habitués, dès longtemps, à aller d’un point à un autre, au moindre signe du maître. Devant cette invasion, les forces de la région étaient trop faibles pour l’arrêter» telles sont les forces de Samory, que rapporte le Général Henri GOURAUD, en juin 1898. L’armée de Samory résiste héroïquement, mais ne remporte pas de victoire contre les colons méthodiques : «L’armée brave et dévouée qu’il a reconstruite, était la mieux armée, la plus efficace que le vieux monde soudanais ait jamais produite. Or, cette armée, malgré les armes modernes dont il l’avait pourvue, avait dû se contenter de ralentir les mouvements de l’ennemi, sans les repousser encore moins de les vaincre. Ce maigre succès, n’avait été obtenu que de prodiges de courage, et au prix de pertes effrayantes. Les Samoriens sortaient décimés de l’épreuve, alors que l’envahisseur n’avait payé qu’un tribut relativement modéré» écrit Yves PERSON.

Les Français vaincus militairement par l’armée de Samory, recherchent la ruse : diviser pour mieux régner. Ils exploitent, astucieusement, les différences religieuses et ethniques de l’empire du Wassoulou et utilisent les Africains contre les Africains. En 1894, Kabiné Kourouma et Assa Kaba rejoignent le camp des colons. L’Almamy engage des négociations avec Albert GRODET (1853-1933), administrateur du Soudan (Lettres du 2 juin 1894 au 27 juillet 1894), mais son fils, Diaoulé Karamoko, mène de son côté des pourparlers avec les Français, sans mandat, sans doute à leur instigation. Karamoko essaie de persuader son père de mettre fin à ses conquêtes ; il est profondément francophile. Soupçonné de trahison, Samory le somme de dédire ; il refusa et fut condamné à mort, malgré le soutien de son frère jumeau. En juillet 1894, Samory enferme Diaoulé dans une case, le prive de nourriture et de boisson, jusqu’à ce que mort s’en suive. Les Français se rapprochent des Britanniques pour se partager l’Afrique et mettre fin au commerce des armes. Les Bambaras, après la dislocation de l’empire Toucouleur au Mali, se sont mis du côté des Français. Samory s’enfonce vers l’Est avec pour objectif de conquérir la ville de Kong (en RCI), un point stratégique et commercial. Samory remporte, le 22 février 1895, une victoire contre les colons (12 tués, 42 blessés dont 4 Européens), le lieutenant-colonel Parfait-Louis MONTEIL (1855-1925) a la jambe cassée : «Pendant la colonne expéditionnaire de Kong, la proportion des indigènes blessés est trois fois, et la proportion des indigènes tués cinq fois supérieure à celle de la campagne du Dahomey» écrit Parfait-Louis MONTEIL, dans son récit de ce combat.

Les Français soupçonnent Samory de conquérir Ségou à leurs dépens «Grisés par ses précédentes conquêtes, il regardait déjà les provinces qui ont formé notre colonie du Soudan. Avant tout nous étions coupables à ses yeux d’être venus au Soudan» écrit Louis ARCHINARD. Ce climat délétère a favorisé l’assassinat d’un militaire français, Paul BRAULOT (1861-1897), le 20 août 1897, à Bouna (en RCI, près du Ghana), dans des conditions non encore élucidées, Samory en est tenu responsable : «Samory avait organisé un guet-apens dans lequel furent massacrés le capitaine Braulot et le détachement qu’il menait contre l’important centre commercial de Bouna. Il est établi que ce fut Sara N’Tiéni Mory, fils de Samory, qui donna le signal des hostilités, alors que son père prétend qu’il eut simplement une méprise» écrit le colonel TRENTINIAN. Les Français veulent en finir avec Samory et essaient de soulever la population contre l’Almamy. Le 18 mai 1898, Samory détruit Kong. En mai 1898, les Français occupent, à nouveau, cette ville. L’empereur continue à Bobo-Dioulasso où se sont repliés ses ennemis. Parallèlement à cela, les Français ont détruit au canon, le 2 mai 1898, la citadelle de Sikasso, sous le règne de Babemba TRAORE (1855-1898), un personnage emblématique de l’histoire du Mali, jugé trop proche de Samory : «Babemba nous assura de ses bonnes dispositions et tout en osant promettre un concours éventuel de ses troupes contre Samory. Mais ces bonnes dispositions ne furent pas de longue durée. On apprit que, gagné par Samory, il avait permis, sinon facilité, le passage dans ses Etats des chevaux recrutés par l’armée de l’Almamy. Le capitaine Morrisson devait exiger qu’il donna comme gage de sa soumission, l’acceptation d’une garnison à Sikasso» écrit le Comité de l’Afrique française. Babemba se suicide et la destruction de cette citadelle isolent encore un peu plus Samory, renonçant à la lutte contre les Français. Il quitte le 12 juin 1898, le tata de Bandoura sur le Bandama, disposant encore d’une importante armée, l’Almamy s’enfonce dans la forêt, pour rejoindre le pays des Tomas, au Libéria. Il devient ainsi, un homme traqué, comme une bête, blessée mais encore dangereuse. Les colons tiennent à le capturer vivant : «Le moment est donc venu de débarrasser l’Afrique de ce fléau. Il faudrait un mince effort pour en finir avec Samory» écrit en juin 1898, le Comité de l’Afrique française.

Les vivres manquaient et les soldats commencent à rançonner la population. Samory est capturé, sur renseignement de Sofas déserteurs, à Guélémou, à la frontière entre la Côte-d’Ivoire et le Libéria, le 29 septembre 1898 : «Vers 7 h, nous débouchions sur une pente dénudée : à nos pieds s’ouvre une plaine verdoyante. «Le sofa déserteur me dit, en me les montrant, c’est lui !». Samory qui, selon son habitude lisait le Coran devant sa case, entendant la rumeur produite dans le camp par l’apparition des tirailleurs, s’est levé. Il aperçoit les chéchias et dans le saisissement extrême de la surprise, ne prend pas le temps de saisir une arme dans sa case, où se trouvent plusieurs fusils et un revolver chargé. L’Almamy dit aux tirailleurs de le tuer. Il n’a pas été tiré un seul coup de fusil», écrit GOURAUD, subitement devenu général. C’est la fameuse «gloire du sabre» qu’évoque Paul VIGNE-OCTON, un anticolonialiste.

La capture de Samory, avec sa famille et ses soldats et la fin de la rivalité franco-britannique dans la sous-région, viennent à point nommé par la métropole. L’affaire Dreyfus est à son paroxysme et l’affaire Fachoda risquait de provoquer une guerre avec l’Angleterre. Le parti colonial jubile : «La destruction de la puissance de Samory ouvre l’ère de la mise en valeur de l’Afrique Occidentale. L’histoire de la colonisation de notre empire soudanais ne fait que commencer» écrit TRENTINIAN, lieutenant-gouverneur du Soudan. A Kayes, devenu général, Edgard TRENTINIAN donne lecture à Samory, au palais du gouverneur, devant les troupes coloniales et une partie de la population, le 22 décembre 1898, à Samory la sentence de sa punition, en le tutoyant : «Tu as été le plus cruel des hommes qui se soient vus au Soudan. Tu as agi comme une bête féroce. Mais les braves Français qui t’ont fait prisonnier, vous serez déporté sur une terre africaine si lointaine qu’on ignorera ton nom et tes forfaits». Samory est ainsi décrit lors de la lecture de la sentence «Les yeux sont vifs et cruels, la bouche est énorme, garnie au surplus, de deux rangées de dents intactes, serrées, blanches comme neige : une bouche d’ogre. Un turban sombre surmonte la tête, laissant flotter quelques petits pans, à la façon bédouine» écrit Félix DUBOIS, un journaliste du Figaro, présent à la cérémonie. Samory, condamné pour l’assassinat de BRAULOT, est transféré à Saint-Louis du Sénégal, le 4 janvier 1899. Samory devait partir en déportation sur le Gabon, le 20 janvier 1899, mais la veille, il se plante un couteau. Il sera soigné pendant 10 jours à Saint-Louis. Finalement, Samory s’embarque le 5 février 1899, pour le Gabon et y arrive en mars 1899. Dans le cercle de N’Djolé, il est isolé dans une petite île de Missanga, située au milieu du fleuve. Samory TOURE meurt le 2 juin 1900, à 16 h 45, d’une broncho-pneumonie, dit-on, dans l’île de N’Djolé, dans le moyen Ogooué : «La rupture était d’abord morale, car ce puissant constructeur d’empire se trouvait à une surveillance étroite et tatillonne, réduit à une inaction sans espoir. Mais elle était aussi physique, car ce fils du Soudan se trouvait relégué au cœur de la forêt la plus malsaine d’Afrique noire. Il lui fallu transformer radicalement son régime alimentaire» écrit Yves PERSON. Cheikh Ahmadou Bamba BA, déporté à cette période au Gabon, fera une prière des morts pour Samory, dont les cendres ont été rapatriés en Guinée, par Sékou TOURE, en 1968, à la mosquée Fayçal, aux côtés d’Alpha Yaya DIALLO (1830-1912), roi de Labé, mort en déportation.

Quel héritage pour cette vaillante résistance de Samory ?

L’héritage de Samory, pour une Afrique souveraine et indépendante et plus que jamais prégnante. Le continent noir, riche de ses matières premiers, est toujours, 60 ans après les indépendances, dans la servitude et l’esclavage. Samory s’était révolté contre cet état de fait, d’autres ont préféré de se coucher devant le libéralisme prédateur et triomphant.

En hommage à ce grand résistant, SEMBENE Ousmane (1923-2007), un cinéaste sénégalais, avait rêvé de faire un grand film historique. Dans sa recherche de ce héros, SEMBENE a pensé réhabiliter, fondamentalement, l’Almamy Samory TOURE. Il a rassemblé, pendant 30 ans, une importante documentation et s’est rendu en Guinée, en Côte-d’Ivoire et au Gabon.

La littérature africaine a célébré Samory. Ainsi, Ahmadou KOUROUMA (1927-2003), un écrivain ivoirien, dans «Monné, outrages et défis» a rendu hommage à ce grand résistant. Héros panafricain, Samory est aussi dans cette littérature, ambivalent, pour les dévastations qu’il a opérées. Pour la diaspora africaine, Ta-Nehesi COATES, un journaliste et écrivain noir américain, donnera le prénom de Samori à son fils. Dans un roman épistolaire, «une colère noire», une adresse à son fils, Ta-Nehesi COATES écrit : «Samori, la lutte est inscrite en toi. Samori, tu portes le nom de Samory Touré, qui a lutté contre les colonisateurs français pour le droit de jouir de son propre corps noir». Cet auteur, dans une revendication identitaire, d’égalité des droits, se place sous l’angle d’un manifeste «Voilà tes racines de Noir : ne t’endors pas, c’est une question de survie».

Sous le président Sékou TOURE, un billet de la monnaie nationale 100 Sylis est tiré à Samory, dès le 1er mars 1960 et des statues sont érigées en son hommage. L’orchestre Bembeya Jazz National chantera, à la gloire de Samory, dans un album «Regard du passé» datant de 1969 : «L’air que vous entendez est une composition en l’honneur de l’empereur du Wassoulou, l’Almamy Samory Touré, dont la lutte anti-colonialiste a donné naissance aux plus belles chansons de geste d’Afrique. Ecoutez, écoutez fils d’Afrique, écoutez femmes d’Afrique, écoutez aussi jeunes d’Afrique, espoir de demain, une page de la glorieuse histoire africaine» chante le Bembeya Jazz. Cet orchestre entonne, en français : «Il est des hommes qui, bien que physiquement absents, continuent et continueront à vivre éternellement dans le cœur de leurs semblables. Le colonialisme pour justifier sa domination les a dépeint sous les traits de rois sanguinaires et sauvages. Mais, traversant la nuit des temps, leur histoire nous est parvenue dans toute sa gloire». KOUYATE Sory Kandia (1933-1977) a magnifié Samory à travers «Kémé Bourama», un demi-frère de l’Almamy, grand guerrier et artisan de ses nombreuses victoires, mort à Sikasso. Dans ces chansons, ce qui est célébré, c’est Samori le nationaliste, le panafricaniste et ce grand résistant. «Samori Touré, ils t’ont tué́, Almami Touré, ils t’ont eu !» chante Alpha Blondy, un Ivoirien, dans «Bory Samory».

BIBLIOGRAPHIE, merci de consulter MEDIAPART ou mon blog.

Paris, le 11 février 2020, par Amadou Bal BA – http://baamadou.over-blog.fr/

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