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La chute de Ségou et la capture du trésor d’El Hadji Omar Tall,  *Par le Pr Saliou Mbaye

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Les objets ont été transportés à Paris dans les mêmes conditions que les livres. Ils sont conditionnés dans 10 caisses pesant au total 581 kg. Il s’agit d’une part d’objets personnels d’Elhadj Omar, et d’autre part, de bijoux.

Autant que je m’en souvienne, c’est un jour de 1993 que le Secrétaire général du Gouvernement, feu Babacar Néné MBAYE, traduisant en actes la volonté du Président  Abdou Diouf, m’envoya en mission à Paris « pour me mettre à la disposition » de notre vénéré guide Thierno Mountaga Tall qui s’y trouvait et qui, entre autres occupations, portait un intérêt particulier à la  « Bibliothèque oumarienne » conservée à la Bibliothèque nationale de France. Les autorités nationales connaissant mes liens d’amitié et de confraternité avec les responsables de cette institution française, me demandaient de me mettre  au service de Thierno Mountaga pour faciliter les conditions d’acquisition d’une copie de cette collection. Dès mon arrivée à Paris, je me rendis à la Rue de Richelieu, siège de la Bibliothèque. Ma déception fut  doublement grande car d’une part Thierno Mountaga avait déjà  payé le prix du microfilmage de la collection, mas d’autre part il avait quitté Paris pour se rendre auprès de talibés à l’intérieur du territoire français.

Que me restait-il à faire ? Ou rester à Paris et me contenter de consulter les beaux livres de cette Bibliothèque conservée à la Section des manuscrits orientaux, ou alors essayer de chercher à mieux comprendre le contexte dans lequel cette belle collection omarienne est entrée à la Bibliothèque nationale.

C’est alors que me vint l’idée d’aller regarder dans les archives du ministère des colonies conservées au Centre des Archives d’outre-mer à Aix-en-Provence. Les archives ont le don de restituer fidèlement les messages qu’on leur confie et chacun sait combien l’administration coloniale a une tradition avérée de l’écrit et de sa conservation.

C’est à Aix que tout a été clair dans mon esprit car les archives m’ont permis de retracer l’histoire de cette Bibliothèque. Il s’y ajoute que j’ai compris que d’autres éléments du patrimoine d’ Elhadj Omar ont été pris en même temps que la Bibliothèque et transférés à Paris.C’est l’ensemble de ce patrimoine que l’on désigné sous le nom de «  Trésor de Ségou ».

LA CAPTURE DU TRESOR

C’est  le Lieutenant-colonel  Archinard qui, le 12 avril 1890,  annonce au Gouverneur du Sénégal, la chute de Ségou intervenue  le 6 avril. Le 16 avril, il rend compte au Gouverneur de l’état des prises : « déjà deux à trois cent mille francs d’or, … des drapeaux  et le sabre d’Elhadj, quantité d’objets historiques ou curieux, toute la Bibliothèque de Ségou, la correspondance  d’Ahmadou à son fils [Madani] ». Outre les femmes  de Ahmadou, à savoir Mariama et Fatoumata Diawandou, Archinard garde par devers lui, quelques unes de ses  filles et deux de ses fils, à savoir Abdoulaye et Tidiani qui ont, respectivement, six et dix ans. On sait qu’Archinard a amené Abdoulaye en France, qu’il y est entré à l’Ecole Saint-Cyr et qu’il y est décédé le 19 mars 1899. A  la demande diligente de Thierno Mountaga Tall, ses restes ont été rapatriés le 17 août 1895 et enterrés à côté de ceux de son père à Ségou, au Mali.

Il  convient de signaler que le colonel Archinard avait tenu, avant la prise de Ségou que « tous les officiers signent le cinq au soir  un engagement sur l’honneur de faire tous leurs efforts pour que  rien ne soit distrait de ce trésor si on le trouve et que tout revienne à l’Etat ». Le 26 mai 1890, le colonel Archinard nomme une commission qui  se réunit à Kayes et évalue le  trésor à 76 kg 82 d’or et 157 kg d’argent. Elle vend aux enchères les bijoux « représentant un mélange de divers métaux » et propose d’en verser le prix au Budget du Soudan qui venait d’être mis en place. Elle décide d’envoyer en France deux caisses de bijoux et objets « représentant un intérêt historique ou artistique ». Au total, la Bibliothèque et les bijoux sont réunis en 14 caisses et sont transférés de Kayes à Saint-Louis et ensuite en France pour être déposés au Magasin Central de Colonies, 4, rue Jean Nicot à Paris.

A Paris, le Sous-secrétaire d’Etat aux colonies (le ministère n’a été créé qu’en  1894) nomme une commission présidée par l’Inspecteur des colonies  Picanon. La commission se réunit en décembre 1890 et mars 1891. Elle fait évaluer les bijoux et objets.  C’est O. Houdas, professeur d’arabe vulgaire à l’Ecole des Langues orientales, celui-là même qui est le  traducteur du  « Tarikh  es Soudan » de Abderahman Abdallah et du « Târikh el Fettach » de Mahmoud el Kati qui représente le ministère de l’Instruction publique au sein de la commission. C’est sur sa proposition qu’il a été retenu que les livres et manuscrits soient versés, soit à la Bibliothèque nationale, soit à L’Ecole des Langues orientales. Quant aux bijoux et objets, il est proposé d’en faire don, soit à l’Exposition permanente des colonies, soit au Musée du Trocadéro. En 1892, la décision est prise : les livres vont à la Bibliothèque nationale et les bijoux et objets à l’Exposition permanente des colonies1.

LA BIBLIOTHEQUE OMARIENNE

Le 28 octobre 1892, quatre (4) caisses de livres et manuscrits pesant 585 kg sont envoyés à la Bibliothèque nationale. Ils ont été reliés entre 1898 et 1901 et sont confiés à la Section des manuscrits orientaux où ils bénéficient d’excellentes conditions de conservation et d’accès. Ils représentent 518 volumes et ont fait l’objet d’une description2.

Il  s’agit de l’ensemble de  la Bibliothèque d’Elhadj Omar enrichie par des documents et livres réunis par son fils Ahmadou (1836-1897). On retrouve dans ce fonds des ouvrages écrits par Elhadj Omar lui-même, dont « Rimâhu Hizbi Rahîm ala nuhur Hizbi Radjîm » ou « Livre des lances » écrit entre 1833 et 1854 et qui concentre l’essentiel de la doctrine de la Tijaniyya, des ouvrages ou copies d’ouvrages d’auteurs célèbres, des traités de grammaire, de lexicographie, de médecine, de rhétorique, de droit, etc. On y trouve aussi des formules talismaniques et astrologiques et des prières. Le fonds contient également des correspondances échangées avec  des chefs spirituels et temporels avec lesquels Elhadj Omar entretenait des relations d’amitié comme l’Almamy Abdoul Bocar Kane du Fouta, ou des  rapports conflictuels comme Ahmed el Bekay de Tombouctou et Cheikhou Amadou du Macina. Les documents sont pour l’essentiel en arabe, sauf à quelques rares exceptions, en fulfuldé, en arabe dialectal ou en français.

Thierno Mountaga Tall, dans sa lutte déterminée pour la reconstitution du patrimoine du Cheikh et de sa mise à  la disposition des Africains de l’ouest, a acquis en 1993, à prix coûtant, le microfilm de ce fonds, soit au total 272 bobines.

Cependant le microfilm, photographie miniaturisée de documents, sur des films de 35 mm, ou 16 mm suppose l’existence de conditions spéciales de conservation ‘(18° C  et une humidité relative de 40%), mais aussi des lecteurs–reproducteurs pour en faciliter l’accès.

Depuis 1993, les techniques de reproduction ayant évolué avec l’apport des nouvelles technologies de l’information et de la communication, il faut à présent se tourner vers la numérisation de ce fonds pour le rendre accessible au plus grand nombre d’utilisateurs.

Thierno Madani, digne successeur de son illustre père, pourrait à cet effet, avec l’appui de l’Etat et de ses services spécialisés, engager des négociations avec les autorités françaises pour la numérisation et l’exploitation de ce fonds.

LES OBJETS ET BIJOUX

Les objets ont été transportés à Paris dans les mêmes conditions que les livres. Ils sont conditionnés dans 10 caisses pesant au total 581 kg. Il s’agit d’une part d’objets personnels d’Elhadj Omar et d’autre part de bijoux.

Concernant les objets personnels, ils ont été déposés à l’Exposition permanente des colonies. Il s’agit de : une tente, une moustiquaire, un sabre, un lit de repos, des étriers, des cannes, des tissus, des tabalas de guerre, des drapeaux remis notamment aux troupes du Nguénar et du Toro par Elhadj Omar,  des canaris, de la vannerie, des fusils à pierre, des objets de harnachement. Cependant une note du Chef du Magasin central des colonies adressée au  Sous-secrétaire  des colonies  le 3 décembre 1892 porte que « trois caisses  renfermant  le sabre d’Elhadj Omar et trois tabalas de l’Ouassébougou sont conservés au Magasin central pour être remises au colonel Archinard ». On sait que le sabre3 a été présenté à la famille omarienne, à Dakar, par l’Ambassadeur de France, Son Excellence Monsieur André Lewin, à la cérémonie d’ouverture du Colloque consacré au Bicentaire de la naissance d’Elhadj Omar (14-19 décembre 1998), présidée par le Chef de l’Etat Abdou Diouf  à  l’Hôtel « Méridien Président ». C’était le 14 décembre 1998, en présence de Thierno Mountaga Tall et du ministre de la Justice, Garde des Sceaux, Serigne Diop. Le sabre a été prêté au Sénégal aux fins d’exposition pendant deux mois, le Gouvernement sénégalais s’étant engagé à le restituer à la fin de la période de prêt4.

Quant aux bijoux, ils ont été regroupés dans quatre boîtes. Il s’agit de 48 bijoux en or pesant 8 kg 141 et de 48 bijoux en argent d’un poids de 4 kg 789. Ce sont des parures de front, des bracelets, des anneaux de cheville, des boucles d’oreilles, des colliers. Ils ont été déposés à l’Exposition permanente des colonies le 21 novembre 1892. Ces bijoux sont moins connus que la Bibliothèque omarienne. Et pourtant, il faudrait faire la lumière  sur le sort qui leur est réservé aujourd’hui. Il me paraît utile que la famille omarienne, avec le soutien de l’Etat et de ses services spécialisés, engage des négociations avec le Gouvernement français pour retracer l’histoire de ces bijoux en vue d’une éventuelle restitution ou pour le moins d’un prêt pour être exposés, notamment au cours d’une Ziarra annuelle, voire d’une exposition itinérante à travers la sous-région ouest africaine. La famille serait d’autant plus fondée pour le faire qu’il s’agit là de biens culturels meubles tels que définis par L’UNESCO.

En conclusion

La colonisation  est  inacceptable. Elle a bouleversé nos sociétés et rompu l’équilibre qui en sous-tendait le fonctionnement. Cependant, on ne peut manquer de saluer l’honnêteté et la transparence qui ont prévalu dans le traitement du Trésor de Ségou. Tout a été dénombré, quantifié, transféré selon les normes d’une bonne administration et encore aujourd’hui le Trésor est bien conservé. Il nous appartient à présent de revendiquer ce patrimoine conservé à l’étranger et de nous l’approprier. Nous en avons le devoir quand on mesure l’immense investissement qu’a consenti Thierno Mountaga Tall pour la sauvegarde de la mémoire. Aujourd’hui, Thierno Bassirou Tall, Khalife de la Famille omarienne et Thierno Madani, Khalife de Thierno Mountaga Tall ont là un beau chantier. Ils ont toutes les ressources pour le réaliser et nul doute qu’ils le réaliseront.

Colloque international tenu au Grand Theâtre, les 01 et 02 février 2014 : «EL-HADJ OMAR (1794-2014) : UNE GRANDE FIGURE DE L’ISLAM  ET SON  HERITAGE »

* Le titre est de la Rédaction

  1. L’Exposition permanente a été créée en 1855 et sera remplacée à partir de 1899 par l’Office colonial qui lui-même sera remplacé par l’Agence économique de la France d’Outre-mer supprimée en 1953

2. Le fonds a été signalé dans le « Guide des Sources de l’Histoire de l’Afrique au sud du Sahara dans les Archives et Bibliothèques françaises, -II Bibliothèques publié par l’UNESCO en 1976. Il a fait l’objet d’un inventaire  réalisé par  Noureddine Ghali , Sidi Mohamed, Mahibou et Louis Brenner publié par le CNRS en 1985.

3. Je ne reviens pas sur le débat qu’a suscité la présentation de  ce sabre. Débat largement diffusé par la presse nationale.

4. On peut, à titre  de comparaison, rappeler que Jean Haab, a remis à la Guinée, le tambour de Samory qu’il avait reçu en héritage (« Le Soleil » n° 8499 du 1er octobre 1998, p 16) (Sud quotidien).

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