« Jo Ouakam est mort », par Amadou Lamine Sall, Poète

« Jo Ouakam est mort », par Amadou Lamine Sall, Poète

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 Il était à la fois une certitude et un questionnement. Sa vie se confondait avec le soleil, le vent, la terre, la poussière, la bouche mauvaise de la mort, le jardin odorant de la créativité, la ruse du temps, mais point avec le poids du manque poignant de moyens qui fait avancer dans nos pays le génie artistique sur une jambe. Jo était né pour vivre sans argent. Pourtant c’est bien la sécheresse financière, l’harmattan monétaire qui coupent le souffle aux artistes. Une marmite de peinture sur le feu à midi, ne conduit pas à une sieste bienfaisante. Mais Jo était le parfum nourricier de la peinture dans la douceur hérissée des pinceaux qui font oublier la faim. Sa vie pourrait ressemblait à un vertige qui ne finissait pas, mais cela ne portait pas ce nom là. Jo était plutôt une guérison. Une belle, très belle âme.

 

Il y a longtemps, bien longtemps, que j’aime dans ses trois identités, ou plutôt ses trois dimensions, Jo Ramangélissa Samb,  Jo Ouakam, ou encore Issa  Samb. Il avait sa marque. Elle n’était pas déposée, parce qu’inimitable, inaccessible. Il n y a que lui pour écrire comme il écrivait, pour  parler comme il parlait, pour crier comme il criait. Il ne se taisait pas, même dans son silence. Cet artiste-là était devenu un mythe vivant dans son pays, une étonnante découverte de l’esprit pour le reste du monde qui se le disputait. Il n avait pas choisi d’être ce qu’il était. Il était ce qu’il était. Il n’incarnait rien. Il était incarné. Dans ma préface de son livre « Poto-Poto Blues » dont je reviens ici mâcher certains passages, j’avais dit des mots dorés et joliment rouillés de Issa, qu’il écrivait beaucoup mais que personne ne voyait ce qu’il écrivait, ni ce qu’il pensait. On ne voyait que ce qu’il disait. Pourtant sa pensée était visible comme une femme inévitable. Son écriture également pour ceux qui avaient le bonheur de prendre le temps de s’y noyer. Sa vraie peinture aussi, disait-on, était invisible. Ce qui trônait dans la cour de son atelier à l’ombre  tutélaire du Grand Arbre, à Dakar, au 17 rue Jules Ferry, n’était que la face cachée de son œuvre artistique. Tout ce qui s’offrait à notre œil nu, n’était que sens sous le signe ! A la vérité, à propos de son œuvre « Poto-Poto Blues », je lui avais volé le manuscrit, ou d’un mot plus artistique: dérobé. Sur la couverture froissée, j’avais mentionné au feutre rouge, comme si je ne voulais pas effacer le délit: « volé par Amadou Lamine Sall ». Cette mention m’a toujours fait sourire. Pourquoi avais-je tenu à la noter en rouge sur le manuscrit ? C’était dans les années 8O, lors d’une visite à l’atelier de l’artiste que j’aimais retrouver le samedi après-midi, vers cinq heures. J’étais reparti ce jour-là avec quelque chose que j’avais aperçu et ramassé sur une table de pierre fendue. Je l’avais  glissé dans ma poche, quitte à en parler à Jo, plus tard. Je le fis un jour. Mais je ne lui avais pas tout dit, tout révélé. Je n’avais pas été très clair, très explicite. Je m’étais contenté d’être vague et confus en lui disant: « Je t’ai pris, il y a longtemps de cela, quelque chose et sans permission. C’est si beau ce que je t’ai pris, si précieux, que tu me l’aurais offert, car tu ne sais offrir que ce qui est précieux. Je t’ai pris cette chose, car il faut que l’on sache, que l’on découvre un jour ce que tu sais faire sans aucun Dieu, ce que toi seul sais dire et écrire quand tu veux, quand tu décides de menotter, malgré toi, tes démons. Je sais que tu n’es pas d’ici. Je le sais depuis longtemps. Les vrais artistes ne sont pas d’ici, de cette terre, de notre quotidienneté. Que garderons-nous de toi demain, quand la page de ta vie aura pris feu ? Des rêves cousus par chacun selon ses étoffes de satin ou ses haillons de nuit ? Je sais que tu n’es pas une réalité en âme et en corps. C’est autre chose que tu nous donnes de toi: « des reflets sur une vitrine… », une illusion d’un homme debout et remplissant toute la corniche ouest près du site du Mémorial de Gorée sur lequel tu as tant veillé, tant veillé. Tu étais un mutant. Tu étais d’un autre temps du monde, tu venais d’un autre univers, d’une autre réalité, pas celle falsifiée des hommes de l’argent et du mensonge, mais celle du peuple de la nuit que tu aimais couvrir de laine les soirs froids de décembre. Décembre me fera toujours penser à toi, à tes gueux, tes amis que tu retrouvais toujours la nuit en tournant l’angle de la rue Félix Faure, car c’est la nuit que tu allais les visiter, parce que la nuit, pensais-tu, est moins cruelle que le jour. La nuit est pudique. Pas le jour. Et nous sommes un peuple de Dieu. Un peuple pudique. Tu as donné la main à nombre de nos amis qui avaient un fossé à passer. Et cette main était pleine de mots inédits. Ton amitié n’était pas de celle qui était sans soin. Tu savais fonder une fraternité. Tu savais être le fourreau. Tu ralliais toujours les rangs des plus faibles, des plus démunis.

 

Pour te faire publier, j’ai dû te voler ton manuscrit. Je l’ai volé sans honte. Je l’ai volé comme on vole une mangue, avec joie, avec envie, avec délice. Issa, tu évoques, entre autres histoires, dans ton livre, un homme, un professeur, un rare et généreux précurseur de lumière que l’histoire de la peinture africaine ne doit pas oublier: Pierre Lods de son nom de légende, ton compagnon d’âme: Pierre du Congo. Pierre du Sénégal. Dans ton grand « chant général », il y a le poète, précieux conteur Birago Diop et l’évocation de son jour de mise en terre à Ouakam, où tu es venu le rejoindre en ce cruel mercredi matin du 26 avril 2017. Tu évoques également dans ton livre, avec une indescriptible émotion, le jour d’enterrement de Ahmadou Ahidjo, le premier Président du Cameroun, Ahidjo qui repose dans la presqu’île du Cap-Vert, au cimetière de Yoff à Dakar, en attendant de retrouver un jour la terre du Cameroun. Dans ce livre, tout y passe, toute ta splendeur, ta noblesse et l’exigence de ton art, toute l’espérance incompressible des hommes.

Sur ta fraîche tombe aspergée d’eau avant que tu n’y passes, en ce 26 avril, ta première nuit auprès du Prophète -c’est notre prière-, nous sommes venus nombreux, Blancs, noirs et métis, tes amis, témoigner de ce que tu fus et de ce que tu resteras dans le coeur des hommes. Maître Boucounta Diallo m’a conté votre compagnonnage, sous le regard toujours attendri de ton ami Bouba.  En un mot, tu t’es battu pour vivre et tu t’es battu pour mourir.

 

Le président de la République, dans un discours des plus beaux, des plus émouvants et des plus vrais de l’histoire de la République, est venu honorer ta mémoire au nom du peuple sénégalais. Mais il est venu aussi pour être honoré par Dieu, devant ta dépouille. Ila dit de toi que tu avais la silhouette frêle, certes, mais que tu étais un esprit de montagne, un résistant, un artiste qui savait dire non, un homme merveilleux qui savait donner et qui savait s’effacer au profit des autres. Nous savons tous combien tu étais toujours debout et libre. Pourquoi n’as-tu pas attendu que s’achève au moins l’année 2017, décrétée année de  la culture au Sénégal ? Le chant de la douleur commence trop tôt. Tu nous manqueras.

 

Issa Samb -Jo Ouakam- symbolisait avant tout la reconnaissance de l’affirmation et de la célébration de la primauté de l’esprit. Avec toi, mon si cher Issa, j’ai compris que « les artistes sont les témoins de ce qui va se passer, quand ils ne seront plus là ». Dans la continuité de ta parole et de ton œuvre, nous vivrons pour affirmer l’avenir. Qu’aucun artiste ne baisse ni les bras ni le cœur. Surtout le cœur. En ton nom, nous continuerons de tisser notre part du grand pagne, pour que ce pays que nous aimons tant, ne soit jamais nu.

 

 

Amadou Lamine SALL, Poète et Lauréat des Grands Prix de l’Académie Française

 

 

 

 

 

 

 

 

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