«Guy de MAUPASSANT (1850-1893), conteur, écrivain réaliste et pessimiste, grand peintre de...

«Guy de MAUPASSANT (1850-1893), conteur, écrivain réaliste et pessimiste, grand peintre de la grimace humaine», par M. Amadou Bal BA

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GM en couleur
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 «Je suis entré dans la littérature comme un météore, j’en sortirai par un coup de foudre» rongé par la syphilis ainsi se confiait en novembre 1890, Guy de MAUPASSANT à José Maria de HEREDIA (1842-1905). Guy de MAUPASSANT nous a légué une contribution littéraire énormément riche et presque sans précédent. En 1880, il fait paraître «Boule de Suif» qui connaît le succès. «Ce chef-d’œuvre profondément humain lui vaudra de la gloire» avait écrit Gustave FLAUBERT. Abandonnant l’Administration, Guy de MAUPASSANT partage sa vie entre les mondanités, d’innombrables conquêtes féminines, les croisières à bord de son yacht, le «Bel-Ami» et les voyages en Corse, en Algérie, en Italie, en Angleterre et en Tunisie.  De 1880 à 1890, il a écrit en moyenne trois livres par an, des contes, des romans, des nouvelles et plus de 200 chroniques en qualité de journaliste. Puis, une maladie du cerveau s’est abattue sur lui ; à demi fou, il a erré entre Paris et la Côte-d’Azur, avant d’être interné dans une maison de santé à Paris. Destinée angoissée à la fin prématurée, il meurt à 43 ans.

Écrivain fécond et particulièrement prolifique, disciple de Gustave FLAUBERT (1821-1880), Guy de MAUPASSANT a pu trouver sa voie. «Il s’agit de regarder tout ce qu’on veut exprimer assez longtemps et avec assez d’attention pour en découvrir un aspect qui n’ait été vu et dit par personne. Il y a tout dans l’inexploré.» lui disait son maître FLAUBERT pour le soumettre à un apprentissage de la nouveauté. Guy de MAUPASSANT a reconnu sa dette à l’égard de son mentor, tant sur le plan humain qu’artistique : «Pendant sept ans je fis des vers, je fis des contes, je fis des nouvelles, je fis même un drame détestable. Il n’en est rien resté. Le Maître lisait tout, puis le dimanche suivant, en déjeunant, développait ses critiques et enfonçait en moi, peu à peu, deux ou trois principes : «Si on a une originalité, disait-il, il faut avant tout la dégager ; si on n’en a pas, il faut en acquérir une». Car la littérature est un dépassement, un véritable sacrifice : l’écrivain doit savoir rejeter tout ce qui ne lui est pas propre» écrit Guy de MAUPASSANT dans «Pierre et Jean». MAUPASSANT, écrivain de la réalité, qui se situe au confluent du réalisme de FLAUBERT et du naturalisme d’Emile ZOLA (1840-1902), toujours à la recherche d’un réalisme qui donne une vision personnelle du monde sans aucune attitude moraliste, emprunte certains procédés littéraires à chacun de ces grands maîtres. Ainsi, «Boule de Suif» est tiré d’un fait divers. En effet, il s’inspire souvent de faits qui ont existé ; il les modifie et les vivifie à son expression. «Son oeil est comme une pompe qui absorbe tout, comme la main d’un voleur toujours en travail. Rien ne lui échappe ; il cueille et il ramasse sans cesse ; il cueille les mouvements, les gestes, les intentions, tout ce qui se passe et passe devant lui ; il ramasse les moindres paroles, les moindres actes, les moindres choses» écrit MAUPASSANT «Sur l’eau». A ces données brutes, il y ajoute ses émotions, ses sensations, et surtout sa grande intelligence. On dit qu’il a manqué, parfois, à MAUPASSANT la tendresse, la fantaisie et les douces illusions. En tout cas, il a appris de ses maitres trois règles : regarder, observer et disséquer du regard avant d’écrire, le conteur rejette avec force, comme eux, le romantisme ainsi que le symbolisme avec ses excès de psychologisme. FLAUBERT se sépare des réalistes en ce que ceux-ci ne s’occupent que du fait brutal, tandis qu’il trouve, lui, qu’un fait par lui-même, ne signifie rien, que ce qui importe, c’est de comprendre la cause qui a amené l’effet. Observateur privilégié de la paysannerie normande, de ses malices et de sa dureté, MAUPASSANT élargit son domaine à la société moderne tout entière, vue à travers la vie médiocre de la petite bourgeoisie des villes, mais aussi le vice qui triomphe dans les classes élevées. Le déclin de sa santé mentale, avant même l’âge de trente ans, le porte à s’intéresser aux thèmes de l’angoisse et de la folie. Passant du réalisme au fantastique, Guy de MAUPASSANT refuse les doctrines littéraires. Comptant parmi les écrivains majeurs du XIXème siècle, il se rattache à une tradition classique de mesure et d’équilibre et s’exprime dans un style limpide, sobre et moderne. «Sa langue forte, simple, naturelle, a un goût de terroir qui nous la fait aimer chèrement. Il possède les trois grandes qualités de l’écrivain français, d’abord la clarté, puis encore la clarté, et enfin la clarté. Il écrit comme un bon propriétaire normand, avec économie et joie. Madré, matois, bon enfant, assez gabeur, un peu faraud, n’ayant pas honte de sa large bonté native, attentif à cacher ce qu’il y a d’exquis dans son âme, pleine de ferme et haute raison, point rêveur, peu curieux des choses d’outre-tombe, ne croyant qu’à ce qu’il voit, ne comptant que sur qu’il touche, il est de chez nous, celui-là ; c’est un pays» écrit Anatole France sur MAUPASSANT. Conteur inégalé, Guy de MAUPASSANT est un des écrivains français les plus lus. «Cette popularité dont jouit ainsi l´écrivain auprès d’un large public à travers le monde est sans doute due à la clarté et à la vivacité de la langue dénuée de tout maniérisme et de toute vulgarité» écrit Sven KELLER. Soucieux de garder son indépendance, l´écrivain s’est toujours refusé à se lier à quelque groupe politique, religieux ou social que ce soit.

GM jeune (2)
GM jeune (2)

Guy de MAUPASSANT a tenté de cacher sa vie en élevant un mur entre les hommes et lui. Il ne se mettait pas en scène dans ses livres, même s’il laisser percer ses émotions. Il ne dévoilait rien de ses méthodes de travail. Il avait une conception «hautaine» du métier d’écrivain, suivant René DOUMIC. MAUPASSANT pense que l’écrivain n’appartient au public que par son œuvre, indépendamment même des origines où elle sortie. Ainsi, il n’aimait pas la divulgation de ses photographies : «Je me suis fais une loi absolue, de ne jamais publier mes portraits toutes les fois que je peux l’empêcher. Les exceptions n’ont eu lieu que par surprise. Nos œuvres appartiennent au public, pas nos visages» écrit MAUPASSANT. Nous avons de nombreuses biographies sur cet auteur, dont les «Souvenirs de Guy de MAUPASSANT» recueillis avec l’aide de sa mère ; certains médecins, trahissant le secret médical, ont même publié des ouvrages sur sa maladie. Son valet de chambre de 1883 à 1893, François TASSART a écrit ses souvenirs sur son maître. TOURGUENIEV a ramené en Russie en 1881, un exemplaire de la «Maison Tellier» à TOLTSOI qui s’enthousiasma pour MAUPASSANT : «Malgré l’inconvenance et l’insignifiance du sujet traité, je ne pus ne pas constater chez son auteur l’existence ce qu’on appelle le talent ». Pour lui, le talent de MAUPASSANT «c’est un don d’attention qui lui permettait de découvrir dans les choses et dans les manifestations de la vie, les côtés qui leur sont propres qui restent invisibles aux autres hommes. Il possédait la beauté de la forme, c’est-à-dire, il exprimait clairement, simplement et artistiquement ce qu’il voulait dire». Cependant, TOLSTOI estime que MAUPASSANT est dépourvu du «don moral», c’est-à-dire cette faculté de distinguer le Bien du Mal. Les masses populaires sont décrites comme un ramassis de demi-brutes, mues seulement par la sensualité, l’animosité et la cupidité. Il faudrait associer l’idée sociale au perfectionnement de l’individu. TOLSTOI fait remarquer que MAUPASSANT ne décrit, dans ses récits, avec sympathie que les hanches et les gorges des servantes bretonnes, et avec le dégoût de la vie des travailleurs. Mais la lecture de «Une vie» fera changer d’avis au Comte TOLSTOI «une vie est un roman de premier ordre ; non seulement c’est la meilleure œuvre de Maupassant, mais aussi c’est le meilleur roman français depuis les Misérables». MAUPASSANT semble avoir répondu, par avance, aux objections de TOLSTOI le talent n’est pas une affaire de morale. Il faut tenter des voies nouvelles «le talent provient de l’originalité, qui est une manière spéciale de penser, de voir, de comprendre et de juger» dit-il dans son «Pierre et Jean».

GM et sa mère
GM et sa mère

I – Maupassant, ses influences familiales et littéraires

Guy de MAUPASSANT naquît le 5 août 1850 au Château de Miromesnil, Tourville-sur-Arques, près de Dieppe (Seine-Maritime, Normandie), qui n’appartient pas à sa famille, mais que Mme Laure de MAUPASSANT (1821-1903) avait pris en location. Il décrira ce château dans «Une vie». Guy qui n’est né ni à Fécamp, ni à Sotteville, contrairement aux affabulations. Son frère, Hervé, né le 19 mai 1856, à Grainville-Tourville, est mort, à Antibes, le 13 novembre 1889, d’une insolation. Laure LE POITTEVIN, originaire de Fécamp, avait épousé le 9 novembre 1846, à Rouen, Gustave MAUPASSANT (1821-1900) d’une ancienne famille lorraine anoblie par l’empereur François, et établie en Normandie au milieu du XVIIIème siècle. En 1669, un certain Claude de MAUPASSANT, un officier de cavalerie d’un tempérament aventureux, se fait remarquer au siège Candie, et meurt en 1700 ; il est anobli. Gustave, le père de Guy, est un agent de change. De par ses origines nobiliaires, il n’en fait pas grand cas ; il a surtout fréquenté la petite bourgeoisie. «Ces petits bourgeois reparaîtront dans son œuvre, figures disgracieuses, âmes rétrécies par les préoccupations d’une vie mesquine et difficile» dira René DOUMIC.

GM et ses amis
GM et ses amis

Les parents se séparent en 1860. «En voila un de perdu pour moi, et doublement, puis qu’il se marie d’abord et ensuite va vivre ailleurs» écrit Gustave FLAUBERT, un ami de la famille. Après ses couches, Laure de MAUPASSANT alla s’installer à ETRETAT, un village de pêcheurs devenu une station balnéaire. C’est dans ce village mondain que le jeune Guy grandit. Guy parlait couramment le patois normand et cette connaissance du langage l’a certainement aidé à pénétrer ce peuple de pêcheurs et de paysans qui lui a tant inspiré de belles œuvres. «Je suis un paysan et un vagabond fait pour les cotes et les bois, et non pour les rues» dit MAUPASSANT. Les hommes, comme la nature, notamment les prairies, les falaises, la mer se prêtaient à développer en lui des qualités littéraires. Sa mère a été l’amie d’enfance entre 1830 et 1840, de Gustave FLAUBERT ; elle jouait avec son frère, Alfred, des comédies qu’écrivait cet auteur ; ce qui lui a donné une solide culture. Elle aimait les belles lettres et tenait à ce que Guy en prit aussi le goût. La Normandie et sa mère sont ses premiers éducateurs. La plupart de ses histoires normandes qui ont si forte saveur du terroir ont été suggérées par sa mère. «J’aime ce pays, et j’aime y vivre parce que j’y ai mes racines, ces profondes et délicates racines, qui attachent un homme à la terre où sont nés et morts et ses aïeux, qui l’attachent à ce qu’on pense, à ce qu’on mange, aux usages, comme aux nourritures, aux locutions locales, aux odeurs du sol, des villages et de l’air même» écrit Guy de MAUPASSANT dans «Le Horla». Laure l’arracha à ses galets, à ses poissons, et l’envoya à Yvetot, dans une institution religieuse. Mais Guy s’ingénia à tomber à tomber malade pour ne pas quitter sa mère. Guy deviendra pensionnaire au Lycée de Rouen. Elève conscient, il fut encouragé par Louis-Hyacinthe BOUILHET (1822-1869), poète, ami et conscience critique de FLAUBERT en lui suggérant Madame Bovary à partir d’un fait divers. A cette période, il compose des poèmes corrects, mais sans grande originalité.

GM Noir et Blanc n°1
GM Noir et Blanc n°1

Alors qu’il voulait entreprendre des études de droit à Paris, à la guerre de 1870, et quand la ville fut envahie, Guy de MAUPASSANT s’enrôla et marcha contre les Prussiens. Il recueillit pendant la campagne des impressions dont il allait tirer grand profit sur le plan littéraire (Boule de Suif, Madame Fifi). «Pendant plusieurs jours de suite des lambeaux d’armée en déroute avaient traversé la ville. Ce n’était point de la troupe, mais des hordes débandées. Les hommes avaient la barbe longue et sale, des uniformes en guenilles, et ils avançaient d’une allure molle, sans drapeau, sans régiment» écrit-il dans «Boule de Suif». La paix étant rétablie, Guy de MAUPASSANT, bachelier, accepte en 1872 un emploi au Ministère de la Marine et des Colonies. Voici défiler les bureaucrates malchanceux, défiants et potiniers, courbés par la besogne ingrate, ployés sous la terreur du chef, rattachés au seul espoir d’un avancement ou d’une revalorisation salariale, produits d’une dictature du pouvoir mesquin et despotique de la hiérarchie. Pendant près d’une dizaine d’années, alors que murît sa vocation d’écrivain réaliste, il mène une vie de plaisirs, fréquente les guinguettes et le milieu des canotiers des bords de Seine. Séducteur, il multiplie les aventures féminines. En 1877, il apprend qu’il est atteint de syphilis. En 1878, il sera employé au Ministère de l’Instruction publique. Il utilise les loisirs que lui accorde l’administration et le papier qu’elle lui confie à griffonner des sonnets que corrige Gustave FLAUBERT, son mentor. «Tu ne saurais croire, comme je le (Guy) trouve charmant, intelligent, bon enfant, sensé et spirituel. Bref, sympathique ! Malgré la différence de nos âges, je le regarde comme un ami, et puis il me rappelle mon pauvre Alfred (oncle de Guy) ! J’en suis même parfois effrayé, surtout qu’il baisse la tête en récitant des vers» écrit FLAUBERT en 1873 à Laure de MAUPASSANT. L’affection que porte Guy de MAUPASSANT à Gustave FLAUBERT, en raison de cette parenté intellectuelle est très grande : «il m’avait pris le cœur d’une façon inexprimable» disait-il. Garçon expansif, jovial et bon vivant, pourtant ses écrits dégagent le pessimisme, la tristesse et le dégoût de l’humanité. Aucun symptôme n’annonçait à l’époque, de façon précoce la catastrophe où sa raison a sombré. Il n’avait ressenti aucun trouble avant la maladie et la disparition de son frère Hervé. Son roman, «Le Horla» n’est pas une première manifestation de la folie, mais une pure imagination littéraire. En revanche, «Sur l’eau» qui suivit la maladie de son frère, trahit une bonne partie de son angoisse. MAUPASSANT, après une croisière en Méditerranée, et sans prétention de raconter, dit : «J’ai vu de l’eau, du soleil, des nuages et des roches une histoire, je ne puis vous raconter autre chose, et j’ai pensé simplement, comme on pense quand les flots vous berce, vous engourdit et vous promène».

GM Noir et Blanc n°2
GM Noir et Blanc n°2

Par son génie, Guy de MAUPASSANT a administré que l’image caricaturale d’un écrivain plus physique qu’intellectuel, véhiculée par Léon BLOY, Jean LORRAIN, Léon DAUDET et Jacques-Émile BLANCHE, a perduré. «Si ce gars normand à la forte encolure, au teint fleuri de gros cidre, m’avait consulté, comme tant d’autres, je lui aurai répondu : n’écrivez pas.» disait Léon DAUDET (1867-1942). En fait, et contrairement à ces préjugés sur les journalistes qui ne pourraient pas êtres des intellectuels, Guy de MAUPASSANT avait reçu une solide culture classique et possédait une importante bibliothèque. L’écrivain journaliste est incarné dans le roman «Bel-Ami». Chez MAUPASSANT, le protagoniste, Georges Duroy, n’est plus un écrivain, c’est à peine s’il parvient à rédiger un article. Il n’a pas non plus la naïveté attachante d’un Lucien de Rubempré. Duroy est un arriviste, un froid calculateur pleinement conscient que sa gloire et sa fortune ne peuvent être acquises qu’à force de ruse, d’impostures et par des moyens peu moraux. Avant «Bel-Ami», l’écrivain devient journaliste un peu malgré lui, il est entraîné dans cette carrière et le mode de vie qui lui est associé essentiellement par souci alimentaire, l’écriture journalistique s’avérant plus lucrative que ce que peut offrir le marché de la librairie à un jeune écrivain dont le nom demeure encore inconnu de la sphère littéraire parisienne. C’est cette fonction de la presse purement orientée vers la satisfaction des besoins matériels qui a entre autres contribué à dénuer de noblesse le travail de l’écrivain-journaliste. La pratique journalistique est envisagée métaphoriquement sous l’angle de la prostitution ; l’écriture monnayée, marchandée, devenant le symbole de la perdition des talents de l’homme de Lettres.

Par ailleurs, les écrits de Maupassant sont bien ancrés dans le XIXe siècle. Le journaliste, grand reporter, a en effet porté un regard critique sur son époque qui a inspiré la majeure partie de sa production littéraire. Son oeuvre n’est pas coupée de toute référence à l’Histoire et aux littératures française et étrangères. En particulier, Guy de MAUPASSANT a entretenu une relation ambiguë avec le Moyen Âge, qui l’a fasciné dans sa jeunesse au point qu’il y fit référence dans plusieurs poèmes et qu’il le prit pour cadre d’un drame historique en vers : La trahison de la comtesse de Rhune. Écrivain confirmé, il discrédite l’époque médiévale dans ses chroniques et ses contes, la représentant comme une période pleine de légendes stupides et d’obscurantisme religieux et l’exploitant comme un repoussoir et une source de comique et de parodie. Cependant, sa poétique s’est imprégnée du Moyen Âge et ses récits courts sont héritiers du fabliau, de la farce et de la sottie.

 

Hommes à femmes, comme ses contemporains du XIXème siècle, MAUPASSANT s’est arrogé le droit de tout dire et de tout écrire. Dans «Notre Cœur», notre écrivain considérerait la femme «comme un objet d’utilité pour ceux qui veulent une maison bien tenue et des enfants ; comme un objet d’agrément relatif pour ceux qui cherchent des passe-temps d’amour». Si la femme n’existait pas, Guy de MAUPASSANT l’aurait inventée pour la joie d’en être victime. «Les Gustave Flaubert, Guy de Maupassant et Emile Zola ont donc peint les amours moins nobles, celles qui se paient, comme celles, capricieuses, qui n’ont d’autre but que de tromper l’ennui et le mari» écrit Chantale GINGRAS. Tout comme son maître, FLAUBERT, Guy de MAUPASSANT aimait les maisons closes ainsi que les femmes mariées. MAUPASSANT rejetait farouchement l’idée du mariage : «Plus que jamais, je me sens incapable d’aimer une femme parce que j’aimerai toujours trop les autres. Je voudrais avoir mille bras, mille lèvres et mille tempéraments pour pouvoir étreindre en même temps une armée de ces êtres charmants et sans importance» écrit-il à Gisèle d’ESTOC, une bisexuelle qui ne craint pas d’afficher sa part de masculinité. Misogyne avoué, il ne cachait pas son mépris pour la gent féminine. Aussi, la littérature de Guy de MAUPASSANT reflète parfaitement sa joie de vivre et la femme n’est pas mise en valeur. Aussi, MAUPASSANT n’a eu pour les femmes qu’un regard affamé. «La gourmandise et l’amour sont les deux passe-temps les plus délicieux que nous ait donnés la nature» dit-il. Ainsi dans son «Saint-Antoine», le héros est bon vivant, joyeux, farceur, puissant mangeur et fort buveur, et vigoureux trousseur de servantes, bien qu’il eût plus de soixante ans. Par conséquent, les femmes sont belles à croquer. Dans «Boule de Suif», la nourriture et les plaisirs charnels sont intimement liés. L’intrigue est essentiellement bâtie sur le rapport unissant la chair à la bonne chère. La femme devient un mets que l’on consomme et le repas se voit rattaché à l’acte sexuel, soit parce qu’il sert de prélude, soit parce qu’il en constitue la mise en abyme. «J’ai mangé de la chair de femme, c’est exquis, j’en ai redemandé» écrit MAUPASSANT à Mme LECONTE du NOUY. Dans «Pierre et Jean», la plage prend des airs d’étal où l’on expose la marchandise «Cette plage n’était qu’une halle d’amour où les unes se vendaient, les autres se donnaient» écrit MAUPASSANT. La prostituée ne demande pas à être cuisinée longuement, puisqu’elle cède ses faveurs à qui veut bien délier sa bourse. Ainsi, l’officier prussien trouve Boule de Suif, belle à croquer : «la femme, une de celles appelées galantes, était célèbre pour son embonpoint précoce qui lui avait valu le surnom de Boule de Suif. (…). Elle restait cependant appétissante et courue, tant sa fraîcheur faisait plaisir à voir. Sa figure était une pomme rouge».

 

II – Maupassant et son réalisme,

 

La contribution littéraire de Guy de MAUPASSANT est riche et variée : «Il est le grand peintre de la grimace humaine. Il peint sans haine et sans amour, sans colère et sans pitié, les paysans avares, les matelots ivres, les filles perdues, les petits employés abêtis par le bureau et tous les humbles en qui l’humilité est sans beauté comme sans vertu» écrit Anatole FRANCE. Ainsi, le «père Milon» est un recueil est riche en «contes cruels», qui abordent les gouffres noirs de l’être humain. On y rencontre aussi des histoires comiques. Les femmes y sont décrites comme menteuses, entièrement soumises à leur physiologie, et à leur intérêt amoureux. Les deux sexes sont incapables de se comprendre, affirme Guy de MAUPASSANT, grand lecteur d’Arthur SCHOPENHAUER. Les hommes ne sont pas présentés de manière plus optimiste : brutaux, naïfs, odieux. Il y a aussi les exclus de la vie ou de la société : vieilles filles, enfants naturels, drogués, prêtres, femme défigurée, aveugle, paralytique : l’homme est cruel envers les faibles. La guerre est l’expression favorite de cette cruauté, que dénonce la nouvelle «Le Père Milon». Il a une bonne connaissance de l’âme mondaine (Pierre et Jean, Notre Cœur, Fort comme la mort). Ses héros sont de petites gens, des artisans ou ruraux, des bureaucrates ou des boutiquiers, des filles ou des rôdeurs.

 

Guy de MAUPASSANT avait participé au «Groupe Médan» qui se réunissait chez Emile ZOLA, qui, dès 1860, avait eu l’idée de réunir autour de lui quelques amis, de former une société «artistique». «Un homme qui s’est institué artiste n’a pas le droit de vivre comme les autres» disait FLAUBERT. Les six écrivains concernés (ZOLA, MAUPASSANT, HUYSMANS, CEARD, HENNIQUE, ALEXIS), inspirés par le naturalisme, n’ont en commun entre eux que «la sincérité, le culte des lettres et l’amour des lettres» écrivent Léon DEFFOUX et Emile ZAVIE. Les soirées de Médan entretenaient une fière intellectuelle, et cette excitation, pensait Guy de MAUPASSANT,  «le préparait pour comprendre, pénétrer, exprimer la vie, notre vie si tourmentée et si courte». Certains contes de MAUPASSANT ont été présents devant le Groupe de Médan.

 

Cependant, le véritable début littéraire de Guy de MAUPASSANT date d’avril 1880 quand il publie «Des Vers», avec une préface de Gustave FLAUBERT : «C’est donc vrai ? J’avais d’abord cru à une farce. Mais, non je m’incline. (…) ; La moralité dans l’art. Ce qui est beau est moral ; voila tout selon moi» écrit FLAUBERT. Dans son recueil «Au bord de l’eau», il relate une idylle réaliste et sensuelle entre un canotier et une blanchisseuse :

«J’ai pris de l’eau et je baisai ses doigts ; elle trembla

Ses mains fraîches sentaient une odeur de lavande

Et de thym dont son linge était tout embaumé.

Sous ma bouche ses seins avaient un goût d’amende

Comme un laurier sauvage ou le lait fumé

Qu’on boit dans la montagne aux mamelles des chèvres

Elle se débattait ; mais je trouvais ses lèvres !

Ce fut un baiser long comme une éternité

Qui tendit nos deux corps dans l’immobilité».

Gustave FLAUBERT est enthousiaste pour «Boule de Suif» et dira «Cela est d’un maître. C’est bien original de conception, entièrement bien compris et d’un excellent style. Le paysage et les personnages se voient et la conception est forte. Bref, je suis ravi». Gustave FLAUBERT meurt le 8 mai 1880, mais son poulain a déjà prit de l’envol. Gustave FLAUBERT, avec son approche désabusée du monde, a révélé à MAUPASSANT les ridicules de la société bourgeoise contemporaine, devant lesquels l’artiste n’a d’autre choix que d’observer et de raconter, d’être celui «qui fouille et creuse le vrai tant qu’il peut» écrit FLAUBERT. Guy de MAUPASSANT quitte l’Administration, et comme son «Bel-Ami », on peut dire : «il se sentait dans les membres d’une vigueur surhumaine, dans l’esprit une révolution invincible et une espérance infinie». «Boule de Suif»  marque l’aboutissement d’une première période. Guy de MAUPASSANT trouve une tonalité singulière, celle du conteur. Son engagement dans la forme littéraire de la nouvelle paraît d’autant plus définitif qu’elle lui permet en fait de recycler une part essentielle de ce qu’il a appris dans ses essais poétiques et au théâtre. L’écrivain désormais renonce à ajuster des rimes et des strophes, à construire des pièces.  Mais il développe un accent lyrique dans la description des paysages, il cisèle des dialogues et fonde la fiction romanesque sur une succession de courtes scènes.

Guy de MAUPASSANT a écrit 6 romans qui ont marqué la littérature française (Une vie, 1883 ; Bel-Ami, 1886 ; Mont-Oriol, 1887 ; Pierre et Jean, 1888 ; Fort comme la mort, 1889 ; Notre cœur, 1890). Dans «une vie», sans doute un de ses meilleurs romans, MAUPASSANT relate une vie détruite, la vie d’une femme innocente et charmante, et détruite par sa sensualité et sa beauté qui suscite la convoitise. Le fiancé trompe et abuse de la jeune fille en idéalisant le discours le plus grossier. Dans sa contribution littéraire, Guy de MAUPASSANT se passionne pour la petite bourgeoisie d’employés, ces gens médiocres et bornés, dévorés par la convoitise et l’héritage. Les héros de MAUPASSANT, petits bourgeois, paysans, fêtards ou gens du monde, manquent complètement de ressort. La psychologie de l’auteur fouille dans nos pauvres désirs, nos mesquines aspirations. Dans son roman majestueux «Une vie», et composé de 14 chapitres, il relate les rêves et les désillusions de Jeanne, la fille d’un baron  qui n’a longtemps imaginé sa vie qu’au travers du prisme idéalisant de ses rêves. A 17 ans, Jeanne quitte le couvent de Rouen où elle est rentrée à l’âge de 12 ans et regagne en compagnie de son père et sa mère, le château des Peuples, sur la côte normande, près  d’Yport, l’ancienne propriété familiale où elle a passé son enfance. Un soir, un pêcheur travaillant pour le baron propose à Jeanne et à Julien une promenade en mer jusqu’à Etretat. Pour la première fois, Jeanne et le vicomte échangent des propos intimes. Le soir, Jeanne repense à cette journée et aux sensations nouvelles qu’elle a connues au contact du vicomte. Elle se prend à rêver au jeune homme. La nuit de noces offre à Jeanne ses premières désillusions. Julien la possède avec brutalité puis s’endort grossièrement. Jeanne, elle, médite seule, choquée et désenchanté. a vie de Jeanne est monotone. Elle s’ennuie et se dit que le bonheur tant désiré est déjà du passé. Julien décide d’abandonner le lit conjugal. Jeanne le regarde maintenant comme un étranger. Il règne en despote et se montre perfide, avare et vaniteux. Jeanne qui attend un enfant découvre que son mari la trompe avec la domestique et tente de se suicider. Les amants se suicident et Jeanne, ruinée, est contrainte de vendre le château.

Pour son second roman, «Bel-Ami», paru en 1885, MAUPASSANT brosse cette figure d’homme sans scrupules, ces arrivistes heureux sur terre, brillants et bruyants, mais il nous montre aussi, sous leur sourire imposé, la grimace de l’inquiétude, l’angoisse de voir s’écrouler la façade derrière laquelle ils dissimulent la misère de leur existence de luttes et de mensonges. «Bel-Ami» est publié d’abord sous forme de feuilleton dans «Le Gil-Blas», et MAUPASSANT paraissait au début pessimiste pour son succès : «Ce livre m’a empêché d’aller à Etretat, car je me remue beaucoup pour en activer la vente, mais sans grand succès. La mort de Victor Hugo lui a porté un coup terrible» dit-il dans une lettre de juillet 1885 à sa mère. Pour certains journalistes qui se sont sentis visés «Bel-Ami» est un roman «répugnant» ou «un océan de boue». D’autres critiques sont plus enthousiastes : «Guy de Maupassant est un artiste, et son roman, une œuvre d’art». «Bel-Ami, c’est moi» avait lancé à la cantonade, MAUPASSANT, romancier de soi-même. MAUPASSANT face aux critiques s’explique sur son héros «Ce n’est pas la vocation (de journaliste) qui l’a poussé. J’ai soin de dire qu’il ne sait rien, qu’il est simplement affamé d’argent et privé de conscience. (…). La presse est une sorte d’immense République qui s’étend de tous les côtés, où l’on trouve de tout, où on peut tout faire, où il est facile d’être un honnête homme que d’être un fripon. (…). Il n’a aucun talent. C’est par les femmes seuls qu’il arrive». Ce roman brillant et animé brosse ses premières années de vie parisienne et littéraire, le jeu des ambitions discrètes et des convoitises brutales. A la croisée du réalisme et du naturalisme, «Bel-Ami», le parcours du héros de ce roman, Duroy, dans le milieu du journalisme, de la politique et des affaires, est fidèle au contexte littéraire, historique et culturel du XIXème siècle. Les deux thèmes fondamentaux du roman sont le comportement prédateur de Duroy à l’égard des femmes qui semblent toutes succomber à son charme, et sa préoccupation principale est la réussite par l’argent. Le héros utilise les femmes pour son plaisir et sa réussite. C’est un être sans morale, un être de désir, encore et toujours. «Tout ce qui est bon a péri et périt dans notre société qu’elle est débauchée, insensée et horrible» dit-il. Guy de MAUPASSANT définit son esthétique, fondée sur une observation minutieuse qui ne refuse cependant pas une interprétation personnelle : «Le réaliste, s’il est un artiste, cherchera non pas à nous montrer la photographie banale de la vie, mais à nous en donner la vision plus complète, plus saisissante, plus probante que la réalité même» dit-il. «Le but du romancier n’est point de nous raconter une histoire, de nous amuser ou de nous attendrir, mais de nous forcer à penser, à comprendre le sens profond et caché des choses» dit MAUPASSANT.

Guy de MAUPASSANT est un conteur hors pair : «Nous avons cru plus juste de le considérer surtout comme un conteur. (…) Les qualités que nous reconnaissons au faiseur de roman se retrouvent chez le nouvellier, il en est d’autres, inhérentes à cette forme raccourcie et intensifiée de la fiction que Maupassant posséda à un degré exceptionnel ; en sort que cet art particulier multiplie les aspects de son talent. On peut dire en résumé, que la clarté et la force, la simplicité et le naturel, la sobriété et la netteté, l’originalité et la saveur de terroir, l’intelligence ironique et pittoresque des choses, la brièveté, l’impersonnalité et la précision narrative, et enfin l’art serré et savant de la composition donnent à ses récits quelque chose de définitif et d’achevé qui est le propre de l’art de conter» dit Eugène GILBERT. Il a écrit plus de trois cents contes qu’il réunit en une quinzaine de recueils (la Maison Tellier, 1881 ; les Contes de la bécasse, 1883 ; Miss Harriet, 1884 ; la Petite Roque, 1886). Ainsi, dans les «Contes de la bécasse» il raconte l’histoire d’un vieux baron, roi des chasseurs, devenu infirme, il ne pouvait plus que tirer des pigeons de sa fenêtre. Le reste du temps, il lisait. Mais, homme aimable, devenu lettré, il adorait les contes, les petits contes polissons que lui racontait ses visiteurs. Chaque année lors de la saison des chasses, il réunit ses amis et met sur le col d’une bouteille un tourniquet sur lequel il ajoute le crâne d’une bécasse, en faisant pivoter la bouteille, le bec de l’oiseau désigne un de ses amis qui doit raconter une histoire, un «conte de la bécasse». La «Maison Tellier» rendit encore plus célèbre MAUPASSANT. Il y a ainsi, dans la carrière de tous les grands écrivains, un chef-d’œuvre qui les révèle tout à coup. Sans doute «La Maison Tellier» n’est pas un livre pour les âmes prudes, et le sujet en est scabreux, mais c’est une étude poignante et profondément humaine, écrite avec toute la  finesse et la beauté du langage français. Madame Tellier, appelée Madame dans le texte, est une veuve sans enfants qui a hérité de la maison de prostitution qui porte son nom, qu’elle dirige sans aucune honte : «Elle avait accepté cette profession absolument comme elle serait devenue modiste ou lingère». Elle a su donner un air respectable à son établissement et fait régner la paix entre les pensionnaires grâce à «sa sagesse conciliante et à son intarissable bonne humeur». Malgré son physique avenant, elle refuse toutes les propositions masculines. Dans «Miss Harriet», c’est histoire de l’amour tragique d’une anglaise échouée on ne sait pourquoi dans un bourg de Normandie où elle fait de longues promenades, et témoigne de son amour pour Dieu et pour la nature. Des 12 contes de Maupassant surgit un pays, la Normandie de son adolescence. « Ces coins du monde délicieux qui ont pour ses yeux un charme sensuel » sont les falaises du Pays de Caux, la jetée du port du Havre, un lever de soleil éclatant sur la mer, les rives de la Seine. Ces paysages sont animés : paysans, bourgeois, fonctionnaires y vivent et meurent de trop aimer ou d’être mal aimés. Ils traînent comme des boulets leurs regrets ou leur avarice. L’égoïsme est roi. Le peintre en admiration devant BENOUVILLE ne s’aperçoit pas de l’amour qui mine le cœur de Miss Harriet. On renvoie le beau Maze, quand on a obtenu de lui ce que l’on voulait : un enfant, pour hériter. Chaque conte est un drame. L’issue n’est pas toujours malheureuse, mais la conscience de chacun a été mise à nu avec l’ironie et la lucidité des grands conteurs.

 

Les écrits de Guy de MAUPASSANT témoignent d’un imaginaire historique, celui de la guerre franco-prussienne de 1870. Avec une dose d’ironie, on désigne l’ennemi à tuer. MAUPASSANT met en scène «des identités hybrides où se mêlent qualités et défauts des dominés et des dominants, le romancier va en effet quitter l’échiquier ethnique et dépasser la question des identités nationales pour s’attaquer non pas aux Allemands ou aux Français en particulier, mais à la nature humaine en général et à sa propension à la barbarie» écrit, Véronique CNOKAERT. Boule de suif et Saint-Antoine, représentent respectivement une bourgeoisie et une paysannerie françaises pleutres et soumises, ces classes sociales n’épousant pas le patriotisme français de l’époque. «Boule de Suif», une histoire authentique, raconte la mésaventure de quelques citoyens normands décidés à se rendre au Havre et retenus contre leur gré dans une auberge lors d’une halte par un officier allemand qui leur interdit de partir aussi longtemps que Boule de suif, prostituée de son état, refuse de se donner à lui. Boule de suif ait mis de côté sa «résistance indignée» et qu’elle ait cédé, pour libérer ses compatriotes, aux avances sexuelles de l’officier assimilables à un viol, la glorification promise n’arrivera pas et la jeune femme se verra, par l’ensemble des protagonistes, rejetée et ignorée comme «une chose malpropre et inutile». À leurs yeux, la jeune femme est deux fois coupable : d’une part, d’être prostituée et d’autre part, de s’être «salie» au contact de l’ennemi. La nouvelle «Saint-Antoine» met en scène un paysan prénommé Antoine qui, pour mieux prouver son opposition à l’occupation prussienne, considère, avec tout le village d’ailleurs, le jeune soldat prussien qui loge chez lui comme un cochon, et s’autorise ce faisant à le gaver, transformant par le fait même le militaire en «bête à tuer». La cohabitation entre Antoine et le Prussien se termine le jour où, à la suite du refus du jeune Prussien de manger davantage, s’engage une lutte entre les deux hommes, au terme de laquelle le paysan assassine le soldat. Par peur des représailles, Antoine cache son crime, mais alors que jusque-là il faisait figure de résistant, sa crainte de la mort le transforme en ennemi de la nation puisqu’il laissera un innocent, «un vieux gendarme en retraite», se faire fusiller à sa place.

 

Ami d’Emile ZOLA et disciple de Gustave FLAUBERT, Guy de MAUPASSANT fait partie de l’école naturaliste et réaliste. Son récit se fait remarquer par la profondeur de l’analyse, la vérité des caractères, pris sur le vif de la nature, l’originalité de la forme qui la distinguait des autres nouvelles. Il avait une connaissance du cœur humain hautaine et impitoyable. «Le trait dominant et le plus précieux du talent de Guy de MAUPASSANT, la personnalité, surtout, s’est manifestée de suite, dès ce début et a aussitôt été apprécié du public. Une connaissance du cœur humain empreinte d’une étonnante maturité, du cœur humain avec ses bassesses, son égoïsme, ses faiblesses,  rayonnait déjà dans le premier récit du jeune auteur (Boule de Suif)», écrit Stanislas RZEWUSKI. Ainsi, dans son roman, «Une vie», l’héroïne, Jeanine de Vaux, vient de finir ses études dans un pensionnat : elle revient chez ses parents, des propriétaires normands de la moyenne bourgeoisie. Son âme est remplie des roses espoirs de la jeunesse. Comme un oiseau échappé à la cage, Jeanine aspire à la vie, à l’action, au printemps souriant du monde. Mais elle est animée de passions si vraies, si pathétiques et déchirantes que ses rêves sont menacés. Dans certaines nouvelles, comme «Madame Tellier», Guy de MAUPASSANT utilise la même technique littéraire : il prend la créature la plus déchue moralement ou matériellement ; il esquisse toute l’horreur de sa chute ; et, puis, en elle, il découvre quelque chose de plus pur, quelque chose qui fait grandir l’âme humaine. Jeanine, dans «une vie» est fille de gens ruinés, mais d’une condition matérielle encore assez indépendante, de gens excellents, mais nuls au point de vue moral. Elle se marie avec un voisin qu’elle connaît fort peu. Mais tout n’est que bigotisme, égoïsme et étroitesse d’esprit.

 

III – Maupassant et son pessimisme

Les livres de MAUPASSANT sont le reflet de sa vie. Lorsqu’on parcourt l’œuvre de MAUPASSANT on est saisi par un sentiment d’effroi, d’angoisse ou par cette peur irrationnelle. «J’ai un peu de fièvre depuis quelques jours ; je me sens souffrant, ou plutôt je me sens triste. D’où ces influences mystérieuses qui changent en découragement notre bonheur et notre confiance en détresse. On dirait que l’air, l’air invisible est plein d’inconnaissables Puissances, dont nous subissons les voisinages mystérieux. Je m’éveille plein de gaité, avec des envies de chanter dans la gorge. Pourquoi ? Je descends le long de l’eau, et soudain, après une courte promenade, je rentre désolé, comme si quelque malheur m’attendait chez moi» «dit-il dans «Le Horla».  MAUPASSANT a vu la peur ; il l’a bien comprise et intégrée dans sa fantaisie d’artiste, avec un talent d’observateur génial. Mais cette brillante prestation sur la peur est aussi de l’évolution de sa vie pathologique de l’écrivain que sa contribution littéraire reflète. En effet, toute l’œuvre de cet auteur est dominée par la hantise de la mort. Derrière tout ce qu’on regarde, c’est la Mort qu’on aperçoit. «Si on y songeait, si on n’était pas distrait, réjoui et aveuglé par tout ce qui se passe devant nous, on ne pourrait plus vivre, car la vue de ce massacre sans fin nous rendrait fou» écrit-il dans «Fort comme la mort». L’angoisse de la mort s’impose finalement comme un thème dominant et qui résume les autres, de la hantise du vice féminin à la piété pour les êtres faibles (Miss Harriet, 1884), de la fascination de la débauche à la dénonciation de l’hypocrisie (Bel-Ami). Ses personnages partagent le goût de la solitude et de la nuit et apparaissent comme des sages désenchantés et sereins que l’angoisse va lentement ravager. Mais ce pessimisme est aussi un appel à la vie, pour rendre le monde meilleur. Ayant suivi les cours de Jean-Martin CHARCOT, Guy de MAUPASSANT étudie si bien les diverses aberrations de l’esprit qu’on dira qu’il brosse dans ses contes un tableau complet de nosographie psychiatrique. Guy de MAUPASSANT admet que la volonté des hommes se plie à une fatalité qui lui est supérieure, suivant le principe d’une illusion universelle. Il a repris à son compte la doctrine du pessimisme formulée par Arthur SCHOPENHAUER, dans son ouvrage majeur, «Le monde comme volonté et représentation». Dans une nouvelle (Auprès d’un mort, 1883), l’écrivain raconte une veille imaginaire auprès du cadavre du philosophe allemand : «Il a renversé les croyances, les espoirs, les poésies, les chimères, détruit les aspirations, ravagé la confiance des âmes, tué l’amour, abattu le culte idéal de la femme, crevé les illusions des cœurs, accompli la plus gigantesque besogne de sceptique qui ait jamais été faite». Le sentiment du néant, s’il naît chez MAUPASSANT d’une déception infligée par les autres et l’univers extérieur, se retourne finalement contre celui qui l’éprouve. La solitude conduit le personnage principal du «Horla» à douter de sa propre existence, suivant un processus de dédoublement dont l’écrivain peut avoir observé les progrès sur lui-même «J’ai envoyé aujourd’hui le manuscrit du Horla (…). Vous verrez que tous les journaux publieront que je suis fou. A leur ais, ma foi, je suis saint s’esprit, et je savais bien ce que je faisais. C’est une œuvre d’imagination qui frappera le lecteur et lui fera passer plus d’un frisson dans le dos, car c’est étrange» dit MAUPASSANT à François TASSART, son valet de chambre.

Les angoisses de Guy de MAUPASSANT sont cependant bien réelles. «Né avec la plus admirable organisation qui fût, pour penser, aimer, agir, dans le sens de ce que nous appelons (..) l’Idéal, Maupassant aurait pu être heureux. Mais la maladie est intervenue. Congénitale ou adventice, elle a faussé les touches délicates de ce puissant clavier cérébral qui était le sien. Elle a assombri son âme, en troublant sa vie» écrit Léon GESTUCCI. Souffrant de migraines nerveuses et de la syphilis, abusant de l’éther pour combattre ses maux de tête, l’écrivain alterne périodes de grande fatigue et dépressions. À partir de 1891, il cesse d’écrire, en proie à des hallucinations visuelles qui le conduisent à la folie. Tentant de se trancher la gorge dans la nuit du 1er au 2 janvier 1892, il meurt le 6 juillet 1893 de paralysie générale, après avoir été interné dans la clinique du docteur Emile BLANCHE, à Passy, maintenant rattaché à Paris 16ème. Il repose au cimetière de Montparnasse, à 26ème division, à Paris.

Ne sachant plus où est-ce qu’il habite, Guy de MAUPASSANT s’interroge dans son «Bel-Ami» : A quoi se rattacher ? Vers qui jeter des cris de détresse ? Il invoque MONTESQUIEU : «Toutes nos croyances ne viennent que des conditions d’existence où nous nous trouvons depuis le simple préjugé mondain jusqu’à ce que nous appelons «les Vérités Eternelles ». Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà. (…). Rien n’est vrai, rien n’est sûr. Et encore nous n’avons pour observer ces instruments trompeurs, qu’un point insignifiant dans l’espace, sans notion de tout ce qui l’entoure, et qu’au moment insaisissable dans la durée sans soupçon de ce que fut ou de ce qui sera ! Et penser qu’un être humain, si songeur, si tourmenté, n’est qu’un imperceptible grain de la poussière de vie semée sur notre petite terre qui n’est elle-même qu’un grain dans la poussière des mondes». A sa question à quoi pouvons-nous croire ? MAUPASSANT répond : «Toutes les religions sont stupides, avec leur morale puérile et leurs promesses égoïstes, monstrueusement bêtes. La mort seule est certaine».

Emile ZOLA, ayant connu en 1874, Guy de MAUPASSANT chez FLAUBERT, vantera sur sa tombe «la santé triomphante» de son oeuvre et de rajouter : «Et, dans la suite des temps, ceux qui ne le connaîtront que par ses œuvres l’aimeront pour l’éternel chant d’amour qu’il a chanté à la vie».

Bibliographie très sélective

 

1 – Contributions de Guy de Maupassant

 

MAUPASSANT (Guy) de, Au soleil, Paris, Victor-Havard, 1884, 297 pages ;

 

MAUPASSANT (Guy) de, Bel-Ami, Paris, Louis Conard, 1885 et 1910, 587 pages ;

 

MAUPASSANT (Guy) de, Boule de suif, composition de François Thévenot, gravures sur bois de A. Romagnol, Paris, Armand Magnier, 1897, 110 pages ;

 

MAUPASSANT (Guy) de, Clair de lune, Paris, éditions Monnier, 1884, 117 pages ;

 

MAUPASSANT (Guy) de, Contes choisis, illustrations G. Jeanniot, Paris, Librairie Illustrée, 1886, 278 pages ;

 

MAUPASSANT (Guy) de, Contes de la bécasse, Paris, Victor-Havard, 1894, 298 pages ;

 

MAUPASSANT (Guy) de, Contes du jour et de la nuit, illustration P. Cousturier, Paris, C. Marpon et E. Flammarion, Non daté, 354 pages ;

 

MAUPASSANT (Guy) de, Des Vers, préface de Gustave Flaubert, Paris, Victor-Havard, 1884, 214 pages ;

 

MAUPASSANT (Guy) de, Etudes sur Gustave Flaubert, Paris, éditeur non indiqué, 1900, 64 pages ;

 

MAUPASSANT (Guy) de, Fort comme la mort, Paris, Paul Ollendorff, 1889, 353 pages ;

 

MAUPASSANT (Guy) de, L’inutile beauté, Paris, Victor-Havard, 1890, 338 pages ;

 

MAUPASSANT (Guy) de, La main gauche, Paris, Paul Ollendorff, 1889, 315 pages ;

 

MAUPASSANT (Guy) de, La maison Tellier, Paris, Victor-Havard, 1881, 308 pages ;

 

MAUPASSANT (Guy) de, La vie errante, Paris, Paul Ollendorff, 1890, 233 pages ;

 

MAUPASSANT (Guy) de, Le colporteur, Paris, Paul Ollendorff, 1900, 344 pages ;

 

MAUPASSANT (Guy) de, Le Horla, Paris, Paul Ollendorff, 1887, 354 pages ;

 

 MAUPASSANT (Guy) de, Le père Milon et autres histoires, bibliothèque électronique du Canada, 2011, 191 pages et Paris, Gallimard, Folio, 2003, 240 pages ;

 

MAUPASSANT (Guy) de, Le rosier de Madame Husson, Paris, Librairie Moderne, 1888, 312 pages ;

 

MAUPASSANT (Guy) de, Les dimanches d’un bourgeois de Paris, dessins Géo Dupuis, gravures en bois de G. Lemoine, Paris, Société d’études Littéraires et Artistiques, Paul Ollendorf, 1901, 188 pages ;

 

MAUPASSANT (Guy) de, Les sœurs Rondoli, illustrations René Lelong, gravures en bois de G. Lemoine, Paris, Société d’éditions Littéraires et Artistiques, Paul Ollendorff, 1904, 304 pages ;

 

MAUPASSANT (Guy) de, Mademoiselle Fifi, nouveaux contes, Paris, Paul Ollendorff, 1898, 314 pages ;

 

MAUPASSANT (Guy) de, Miss Harriet, Paris, Victor-Havard, 1884, 348 pages ;

 

MAUPASSANT (Guy) de, Monsieur Parent, Paris, Paul Ollendorff, 1886, 315 pages ;

 

MAUPASSANT (Guy) de, Mont-Oriol, Paris, Victor-Havard, 1887, 359 pages ;

 

MAUPASSANT (Guy) de, Notre Coeur, Paris, Louis Conard, 1890, 311 pages ;

 

MAUPASSANT (Guy) de, Petite Roque, la peur, les caresses, Paris, Louis Conard, 1886, 288 pages ;

 

MAUPASSANT (Guy) de, Pierre et Jean, Paris, Paul Ollendorff, 1888, 275 pages ;

 

MAUPASSANT (Guy) de, Sur l’eau, Paris, Paul Ollendorff, 1904, 240 pages ;

 

MAUPASSANT (Guy) de, Toine, Le père Judas, Paris, Louis Conard, 1888, 279 pages ;

 

MAUPASSANT (Guy) de, Une vie, Paris, Victor-Havard, 1883, 337 pages ;

 

MAUPASSANT (Guy) de, Yvette, Paris, Victor-Havard, 1885, 291 pages.

 

2– Critiques de Guy de Maupassant

ALBALAT (Antoine), Souvenirs de la vie littéraire, Paris, G. CRES, 1924, 234 pages, spéc 183-193 ;

ANATOLE (France), La vie littéraire, Paris, Calmann-Lévy, non daté, 372 pages, spéc. pages 47-58 ;

BENHAMOU (Noëlle), «Le Moyen-Age dans l’œuvre de Guy de Maupassant, histoire, légende, poétique», Etudes Littéraires, 2006, vol 37, n°2, 133-149 pages ;

BOREL (Pierre), FONTAINE (Léon), Le destin tragique de Guy de Maupassant (la trahison de la Comtesse de Rhune, pièce en 3 actes), Paris, éditions de France, 1927, 212 pages ;

BURY (Mariane), La poétique de Maupassant, Paris, S.E.D.E.S. (Littérature), 1994, 304 pages ;

CLOUZET (Gabriel), «Guy de Maupassant», Portrait d’Hier, 15 novembre 1910, n°41, pages 130-160 ;

CNOKAERT (Véronique), «Portrait de l’ennemi : le Prussien, la prostituée et le cochon», Etudes Françaises, 2013, vol 49, n°3, pages 33-46 ;

COUTURE (Maude), «L’écrivain journaliste au XIXème siècle : un être duel», Québec Français, 2012, 166, pages 22-24 ;

DEFFOUX (Léon), ZAVIE (Emile), Le groupe de Médan, suivi de deux essais sur le naturalisme, Paris, Payot, 1920, 310 pages, spéc «Guy de Maupassant, romancier de soi-même», pages  51-76 ;

DOUMIC (René), Portraits d’écrivains, Paris, Perrin, 1909, 316 pages, spéc pages 44-83 ;

FLAUBERT (Gustave), Correspondances (1877-1880), Paris, Le Club de l’Honnête Homme, 1975, 588 pages (correspondances avec Laure et Guy de Maupassant) ;

GICQUEL (Alain-Claude), Maupassant, tel un météore, Paris, Le Castor Astral, 1993, 265 pages ;

GILBERT (Eugène), Le roman en France pendant le XIXème siècle, Paris, Plon, Nourrit et Cie, 1900, 470 pages, spéc pages 437-442 ;

GILLE (Philippe), La bataille littéraire, Paris, Victor-Havard, 1894, 349 pages, spéc. sur Maupassant pages 1-10 ;

GINGRAS (Chantale), «Bonne table, bonne chair, Guy de Maupassant et l’appétit sexuel»Québec Français, 2002, 126, pages 43-47 ;

GISTUCY (Léon), Le pessimisme de Maupassant, Lyon, L’office Social, 1909, 35 pages ;

GRANGIER (Louis), L’œuvre de Maupassant, Paris, G. Camproger, 1893, 46 pages ;

HERMANT (Abel), Essai de critiques, Paris, Bernard Grasset, 1913, 404 pages ;

HOLLIER (Robert, Docteur), La peur et les états qui s’y rattachent dans l’œuvre de Maupassant, Lyon, Imprimeries Réunies, 1912, 90 pages ;

KELLER (Sven), Maupassant, un météore dans le ciel littéraire de l’époque, Paris, Publibook, 2012, 246 pages ;

LACASSAGNE (Zacharie, docteur), La folie de Maupassant, Toulouse, Gimet-Pisseau, 1907, 52 pages ;

LEROY-JAY (Hubert), Guy de Maupassant, mon cousin, éditions Bertout, La Mémoire Normande, 1993, 77 pages ;

LUMBROSO (Albert) Comte de, Souvenirs sur Maupassant, Rome, Bocca Frères, 1905, 708 pages ;

MEYNIAL (Edouard), La vie et l’œuvre de Guy de Maupassant, Paris, 1906, société du Mercure de France, 312 pages ;

MILLET (Claude) «Le légendaire dans l’oeuvre de Maupassant», Études normandes, 1994, 43ème année, n°2, pages 82-90 ;

NEVEUX (Pol), Guy de Maupassant, étude, Paris, Louis Conard, 1908, 92 pages ;

NORMANDY (Guy),  Une anthologie de l’oeuvre de Guy de Maupassant : étude bio-bibliographique, anecdotique, critique et documentaire, Paris, non daté, Albert Mericant, 187 pages ;

PILLET (Maurice, le docteur), Le mal de Guy de Maupassant, Paris, Lyon, Librairie, médicale, scientifique et industrielle, 1911, 206 pages ;

RZEWUSKI (Stanislas), Etudes littéraires, Paris, Librairie de la Revue Indépendante, 1888, 285 pages, spéc 195-285 ;

TASSART (François), Souvenirs sur Guy de Maupassant, de François, son valet de chambre (1883-1893), Paris, Plon-Nourrit, 1911, 314 pages ;

TOLSTOI (Léon), Zola, Dumas, Maupassant, traduction E. Halperine-Kaminsky, Paris, Léon Chailley, 252 pages, spéc pages 93-168.

Paris, le 14 juillet 2017 par M. Amadou Bal BA – http://baamadou.over-blog.fr/

 

1 COMMENTAIRES

  1. Celui qui fait des choses pour lesquelles il n’a pas été crée , éprouvera beaucoup de regret le jour de la résurrection. Faire l’apologie de la littérature française et oublier le Coran et la Sounnah et la méthodologie du Bien-Aimé, SAW, n’est pas très intelligent

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