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Entretien avec Massamba Achille Edouard GUEYE, Directeur général de l’Agence nationale des Affaires maritimes (ANAM)

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Dg Achille GUEYE 2020 ok
Dg Achille GUEYE 2020 ok
  1. Monsieur le Directeur général, l’équipe de la revue LE GABIER vous remercie de lui accorder cet entretien qui s’inscrit dans le cadre des réflexions apportées par les structures partenaires de la Marine nationale sur des thèmes d’ordre maritime. Cette édition, traitant de la sécurité maritime, porte un intérêt particulier au cadre juridico-administratif sénégalais pour l’application des conventions internationales y relatives. D’abord, pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?
Dg Achille Guéye1
Dg Achille Guéye1

Je vous remercie de l’intérêt que vous avez bien voulu porter à l’Agence nationale des Affaires maritimes (ANAM), qui exerce dans notre pays la fonction d’Autorité maritime nationale déléguée statutairement par le Ministre chargé de la Marine marchande.

Pour me présenter sommairement, je suis Administrateur des Affaires maritimes de formation, diplômé de l’Ecole d’Administration de Bordeaux en France.

J’ai eu l’avantage de travailler antérieurement au département de la Pêche, ce qui m’a valu un certain état de service à la mer mais également au niveau de la surveillance aérienne des zones maritimes, au Sénégal et en France, notamment, en tant qu’Inspecteur des Pêches d’abord, puis Officier du Corps technique et administratif des Affaires maritimes.

2- La prééminence des questions liées à la sécurité maritime mène inéluctablement à une constante évaluation de l’appareil juridico-administratif en adéquation avec les exigences contextuelles. La création de l’ANAM, en 2009, en est une parfaite illustration. Quelles sont les raisons spécifiques qui ont poussé l’Etat du Sénégal à mettre sur pied une telle institution ?

La Convention des Nations-Unies sur le droit de la mer ainsi que les conventions internationales relatives à la sûreté et à la sécurité maritimes ont donné des responsabilités nouvelles aux Etats dans le domaine de l’exploitation et de la préservation des ressources marines, de la protection de l’environnement marin, de la sûreté et de la sécurité maritimes et des installations portuaires.

A cette fin, le Sénégal, pour se doter d’une Administration maritime nationale forte capable de porter et de mettre en œuvre les obligations et les prérogatives octroyées aux Etats, avait entrepris une réforme de sa législation maritime avec le Code de la Marine marchande de 2002.

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La mise en œuvre des dispositions de ces instruments juridiques avait révélé le besoin de mis en cohérence, pour corriger, sur recommandation de l’Organisation maritime internationale (OMI), au lendemain du naufrage du M/S LE JOOLA, les multiples dysfonctionnements juridiques, structurels, opérationnels et infrastructurels qui ont été identifiés comme largement contributifs et déterminants dans la survenue de cet évènement maritime majeur.

Il en a résulté le besoin de recentrer les compétences en créant les synergies nécessaires en vue d’une gestion plus efficace des activités du secteur maritime, en fusionnant l’ex- Direction de la Marine marchande et de l’ex-Direction des Ports et des Transports maritimes intérieurs

La création d’une Agence nationale des Affaires maritimes (ANAM), entité administrative autonome agissant au nom de l’Etat, répondait à cette exigence.

Aguene et Diambogne
Aguene et Diambogne

3- Quelles sont les missions confiées à l’ANAM et comment contribue-t-elle à assurer un espace maritime sûr ?

 

Pour en parler, il convient de remettre en contexte la situation exceptionnellement favorable qui fait du Sénégal un pays à vocation maritime. En effet, faut-il le rappeler le Sénégal dispose de trois cours d’eau intérieurs offrant une pénétration et un maillage hydrographique équilibré le long du linéaire côtier de 718 km. L’espace maritime d’une superficie plus étendue que le territoire continental (212 000 km2/ 196 712 km2) place notre pays entre cinq frontières.

L’activité maritime est particulièrement marquée par un trafic mixte faisant cohabiter 2500 navires qui touchent annuellement le port de Dakar (qui constitue avec les ports secondaires de Kaolack et de Ziguinchor la plateforme portuaire nationale à laquelle s’ajoutera ceux de Ndayane et de Bargny) et le parc piroguier de la Pêche artisanale. Sous ce rapport, il est remarquable qu’à côté des cent millions de tonnes de brute qui transitent chaque année au large de nos côtes en provenance du cœur du Golfe de Guinée, les activités pétrogazières offshore révèlent un potentiel à manager pour garantir la durabilité des activités maritimes.

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Ceci dit, l’ANAM, Autorité maritime déléguée, comme je l’ai dit plus haut, est chargée de conduire la politique maritime du Sénégal, veille au respect de l’application des Conventions maritimes de l’Organisation maritime internationale (OMI) et de l’Organisation internationale du Travail (OIT) en matière de Sécurité et de Sûreté maritimes, de la Prévention de la Pollution marine et de condition de vie à bord des navires.

 

Aussi, l’ANAM est-elle l’Autorité nationale de Sûreté portuaire (ANSP). Dans ce cadre, elle est responsable de la mise en œuvre et du contrôle de l’application de la réglementation de la sûreté des ports et des installations portuaires au niveau national.

L’ANAM exerce par ailleurs, la fonction d’inspecteur académique de l’enseignement maritime.

A cet effet, le décret 2009-583 précité affecte à l’ANAM les missions spécifiques suivantes :

  • L’Administration des navires.
  • L’Administration des gens de mer.
  • La participation à la police de la navigation maritime et fluviale.
  • La participation de la police de la pollution marine.
  • La participation à la police du domaine public maritime.
  • La surveillance de la circulation des navires et embarcation non pontées en mer et dans les voies navigables.
  • La participation à la mise en œuvre, le suivi, le contrôle et l’évaluation des dispositifs de sécurité et de sûreté maritimes.
  • La mise en œuvre, le suivi, le contrôle et l’évaluation des dispositifs de sécurité et sûreté portuaires.
DG ANAM et SG HASSMAR
DG ANAM et SG HASSMAR

De ce qui précède, puis que la thématique concerne la sécurité maritime qui est globale incluant des aspect défense, je voudrais rappeler que la sécurité de la navigation maritime, qui est pour l’essentiel le réceptacle du concept, renvoie à celle du navire, de son équipage et à celle de sa cargaison. Ce trépied s’adosse à une plateforme portuaire et une signalisation maritime performantes. Voilà l’environnement qui garantit durablement la sécurité de l’expédition maritime.

L’ANAM contribue ainsi à travers ses attributions précitées à la sécurisation de l’espace maritime du Sénégal, grâce à la mise en œuvre des normes conventionnelles standards qui réglementent la navigation maritime.

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J’insiste sur le fait important que la sécurisation de l’espace maritime est le socle de la durabilité de nos approvisionnements en parlant de notre commerce extérieur. C’est donc un facteur de développement économique et social.

Rappelez-vous que le poste budgétaire le plus important dans l’expédition maritime est la prime d’assurance fixée selon l’environnement sécuritaire de la destination. Dès lors, plus notre sous-région est sécurisée moins ce poste est élevé et moins cher le consommateur final accédera aux denrées de première nécessité. D’où le défi qui se pose à nous et que nous devons relever.

4- L’Agence nationale des Affaires maritimes est chargée de la mise en œuvre de la politique de l’Etat en matière de Marine marchande, ainsi que celle des Conventions maritimes internationales. Quelle lecture faîtes-vous de l’environnement juridique et administratif du domaine maritime sénégalais ?

L’environnement juridico-administratif est assez caractéristique de la volonté de l’Etat de faire du secteur maritime un pan entier de l’économie nationale avec des espaces sécurisés et des activités performantes. C’est d’ailleurs ce qui a valu à notre pays de bâtir son socle juridique sur divers instruments internationaux pertinents de l’OMI et de l’OIT, le tout adossé à une réglementation variée et adaptée à nos réalités socio-économiques.

Cependant, la garantie de l’efficacité de cet arsenal juridique repose pour l’essentiel sur une organisation administrative rigoureuse et, à la fois cohérente, au regard des objectifs susmentionnés.

L’Audit obligatoire effectué par l’OMI a révélé les fondements structurels sur la base desquels fonctionne notre administration et nous suggère des efforts complémentaires pour parfaire notre système, pour mieux répondre aux besoins des acteurs maritimes nationaux et étrangers.

Ainsi, les principales conventions obligatoires sont ratifiées par le Sénégal et correctement mises en œuvre, principalement pour satisfaire aux exigences des obligations liées au statut d’Etat partie.

Toutefois, depuis le dernier code de la Marine marchande, l’environnement maritime du Sénégal a évolué avec la découverte du pétrole et du gaz offshore qui mérite une prise en compte plus spécifique. C’est ce qui me fait dire que sur les activités classiques traditionnelles nous avons un cadre juridique et administratif cohérent en l’Etat. Néanmoins, les nouveaux enjeux sécuritaires nous commandent une mise à jour qui est recherchée à travers le projet en cours de révision de la Loi portant Code de la Marine marchande.

5- Le Sénégal est signataire de conventions maritimes internationales dont la mise en œuvre efficiente requiert une domestication de ces lois et règlements au niveau national. Quelles sont les perspectives en termes de législations, au vu des enjeux nouveaux sécuritaires ?

Aujourd’hui, plus qu’hier, les questions sécuritaires occupent une place primordiale dans la politique maritime du Sénégal. Il faut dire que ces dernières années, le Sénégal a pris la pleine mesure de la menace sécuritaire venant du large, avec le transit de navires au large de ses côtes et du déplacement du foyer de la piraterie dans la sous-région. Cette menace est d’autant plus réelle avec la découverte récente des gisements de pétrole et du gaz dans nos eaux. Le Sénégal est de ce fait, désormais, intégré dans le Golfe de Guinée.

Pour disposer de la capacité à faire face de manière efficace à l’insécurité, nous devons disposer d’un arsenal juridique avec un cadre rigoureusement dissuasif.

Je voudrais, pour terminer, vous signaler qu’à la suite de l’audit de l’OMI, le processus de ratification des conventions complémentaires est en cours.

 

6- L’architecture de la sécurité maritime en Afrique s’est beaucoup développée au cours de la dernière décennie. Quels sont les efforts des gouvernements visant à instaurer une approche panafricaine de la sécurité maritime ?

Beaucoup d’efforts sont déployés par les gouvernements au niveau continental pour le renforcement de la sécurité maritime. Cela procède de la conscience commune des Chefs d’Etat que la menace est globale et qu’aucun pays pris séparément ne peut arriver à bout de la criminalité transfrontalière, principalement dans le domaine maritime. Ainsi, la mutualisation des moyens et la synergie d’action sont indispensables pour rendre efficace la lutte.

De ce point de vue, la Conférence des Chefs d’Etats et de Gouvernements de l’Union africaine (UA) a adopté, le 31 janvier 2014, la Stratégie africaine intégrée pour les mers et les océans à l’Horizon 2050, et le 31 janvier 2015, l’Agenda 2063 « l’avenir que nous voulons » pour lutter contre les défis maritimes futurs et booster l’économie africaine grâce aux richesses générées par le développement d’activités maritimes. Relatant dans cette stratégie, entre autres, les potentialités maritimes africaines inspiratrices de croissance économique, les Etats, via l’Union africaine ont décidé de mettre en place des systèmes de sécurité et de sûreté efficients, de renforcer la coopération et de ratifier les instruments juridiques maritimes contraignants adoptés au niveau des organisations internationales et régionales.

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Notons que grâce à l’application des règles du MOU d’Abuja, les Etats membres luttent de manière active contre l’éradication des navires sous standards et l’exploitation des gens de mer ainsi que la pollution marine.

La Charte africaine des transports maritimes, la Charte africaine sur la sécurité et la sûreté maritimes, le Code de Yaoundé, et l’adoption de divers plans de lutte contre la piraterie au niveau de la CEDEAO et de l’UEMOA pour la sécurisation de l’espace maritime constituent des cadres de coopération à l’échelle continentale.  Je voudrais apprécier l’approche zonale qui se fonde sur des identités remarquables et des groupes homogènes pour plus d’efficacité.

Notre participation à ces différentes instances est assez fructueuse. En effet, le Sénégal est désigné pour pourvoir, notamment dans le cadre de la CEDEAO, les postes de niveau de la Zone G, ayant son siège au Cabo Verde, les postes de Directeur du Centre, de Chef de Division de l’information et des opérations et de juriste chargé de la codification et des négociations internationales, et au niveau du CRESMAO (Centre Régional de Sécurité Maritime de l’Afrique de l’Ouest), pour la mise en œuvre de la charte de Yaoundé dans l’espace CEDEAO ; le poste de Chef de Division de l’Administration des Affaires maritimes et le poste de chargé de l’information et de la communication (SIC).

  1. L’acquisition du patrouilleur de haute mer (PHM) le Fouladou fut un pan important des relations de coopération qui lient votre structure à la Marine nationale. Récemment, elles ont été renforcées par la signature d’un protocole d’accord relatif à l’exploitation de ce PHM. Pouvez-vous revenir sur l’importance d’une synergie d’action entre les deux structures ?
Le Fouladou
Le Fouladou

La Marine nationale est le bras armé de l’action de l’Etat en mer. Depuis la réforme de 1972, rappelez-vous que seules la Marine nationale et la Marine marchande sont les deux seules administrations dotées statutairement de personnels embarqués. Toutefois, sous la guidée éclairée de Son excellence, le Président Macky SALL, le projet modèle a été monté et s’est révélé une réussite totale. En effet, le Patrouilleur de haute mer (PHM) FOULADOU, acquis sur ressources de l’ANAM, permet aux administrations dotées de missions en mer d’embarquer des personnels civils ou paramilitaires pour effectuer des contrôles spécifiques en mer, en utilisant la force publique que dispose la Marine nationale pour la sécurité desdits personnels.

L’Afrique s’en réfère désormais pour créer au niveau des Etats les synergies nécessaires à la bonne conduite des opérations de contrôle des activités maritimes.

L’Organisation maritime de l’Afrique de l’Ouest du Centre, se fondant sur les résultats opérationnels de l’unité au Sénégal et dans la sous-région lors de missions conjointes, a récemment dédié une conférence maritime à ce modèle pour inciter ses membres à s’en imprégner.

L’exemple du FOULADOU est la preuve que nous pouvons travailler ensemble au bénéfice exclusif du Sénégal, chacun gardant ses prérogatives.

C’est pour moi, en tant que chef de projet d’alors, l’occasion de saluer de nouveau, pour m’en réjouir, l’ouverture d’esprit de la Marine nationale de ma hiérarchie du moment.

Dans la suite logique de ce projet, nous avons effectivement signé un protocole d’accord matérialisant notre engagement à nous soutenir mutuellement pour renforcer notre collaboration pour atteindre des performances plus élevées.

Tant s’en faut, en effet, pour relever les défis multiples qui nous interpellent en mer, dans une configuration d’activités maritimes de plus en plus complexes et à fort enjeux qui nécessitent une présence plus marquée de l’Etat dans l’espace maritime pour préserver les intérêts stratégiques de notre pays.

8- Avant de clore cette entrevue, quel est votre message à l’endroit des acteurs de la mer ?

Après m’être particulièrement réjoui de l’attention que Son Excellence, Monsieur le Président de République accorde au secteur maritime, pour avoir très tôt eu la vision d’en faire un secteur porteur de croissance, je félicite votre revue qui, en plus d’être un bon vecteur de diffusion d’informations d’intérêts maritimes est aussi un cadre d’échanges ouvert à tous les acteurs de l’Action de l’Etat en mer.

A tous les acteurs du secteur maritime qui travaillent inlassablement pour l’amélioration des conditions d’exercice des métiers de la mer, je voudrais également dire que le succès pour relever les défis sécuritaires en mer exige leur totale adhésion.

Source : Le Gabier, la revue de la Marine nationale sénégalaise, n°15, Juillet 2020

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