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Dieynaba Sarr, écrivain : « le franc CFA est l’un des vestiges les plus importants de la colonisation… »

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Dieynaba Sarr
Dieynaba Sarr

Ferloo.com – Jeune juriste sénégalaise travaillant à la Direction des Affaires juridiques et de la Coopération (DAJC) de l’Agence nationale des Affaires maritimes (ANAM), deux fois lauréate au Concours général sénégalais de 2006 (1ére) et 2007 (Terminale), Dieynaba Sarr qui vient de publier à L’Harmattan Sénégal, un ouvrage intitulé : « La politique africaine de la France : entre rupture et continuité », s’est confiée à Ferloo. Et sans fards ! Entretien… 

  • Bonjour Mlle Sarr. Voulez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

Bonjour. Je m’appelle Dieynaba SARR, j’ai fait tout mon cursus scolaire à l’Institution Notre Dame, j’ai été deux fois lauréate au Concours général sénégalais, en 2006 et 2007 (classes de Première et Terminale). Après l’obtention du BAC en 2007, j’ai choisi de faire des études en droit. En 2010, j’ai obtenu ma licence en droit public à l’Institut supérieur de Droit de Dakar (ISDD) dirigé par le Pr. Babacar Guèye et qui était une antenne de l’Université de Perpignan (France). Ensuite, je me suis spécialisée en relations internationales à l’Université du Sahel où j’ai obtenu, en 2012, mon master 2, après soutenance d’un mémoire sur le thème du présent ouvrage. Depuis 2013, je travaille à la Direction des Affaires juridiques et de la Coopération (DAJC) de l’Agence nationale des Affaires maritimes (ANAM).

  • A quel âge avez-vous piqué le virus de la lecture ?

Depuis toute petite j’ai aimé lire, faire de petites fiches de lecture, mes parents aussi y ont beaucoup contribué grâce à une bibliothèque bien garnie à la maison et à l’achat de livres au fur et à mesure de mon évolution scolaire. Ce qui m’a tracé ma voie de littéraire et m’a permis chaque année, durant les vacances, d’anticiper les œuvres au programme de l’année suivante.

Mais, c’est en 2005, que j’ai véritablement piqué le virus, comme vous le dites si bien, quand j’ai lu le roman ‘’La Brute’’ de Guy des Cars, c’était l’histoire d’un sourd muet aveugle accusé d’un meurtre. L’ingéniosité avec laquelle son avocat Me Victor Deliot l’a défendu m’a marquée et depuis lors je ne m’arrête plus. J’achète fréquemment des ouvrages et j’essaie toujours de me ménager des moments libres pour me plonger dans un livre.

  • Dans votre livre, le préfacier a écrit ceci : « Il faut comprendre l’évaluation que nous livre Mlle Sarr comme un appel à mieux faire, et non comme une diatribe facile… ». Etes-vous d’accord avec lui ?

Tout à fait ! L’éminent Professeur Alioune SALL, par ailleurs Juge à la Cour de Justice de la CEDEAO, est très au fait des relations internationales et en a une lecture claire. Son affirmation est en phase avec les développements faits dans l’ouvrage. En effet, il ne s’agissait pas de faire des critiques acerbes juste pour fustiger, jeter l’opprobre ou verser dans une diatribe facile de l’ancien colonisé qui rejette toute la faute sur son ex-colonisateur, sans analyser froidement cette politique. Ce qui a été fait dans cet ouvrage c’est une analyse objective des relations franco-africaines en présentant, sans ambages, des pans de l’histoire pour montrer que les responsabilités sont partagées surtout entre dirigeants français et africains depuis le lendemain des indépendances et au détriment des pauvres populations de ces anciennes colonies françaises, aux fins de trouver ensemble les moyens d’asseoir de nouvelles relations saines et profitables à tous.

L’autre preuve de cette affirmation de mon préfacier c’est le fait de présenter, dans l’ouvrage, des éléments de rupture, plus précisément de réévaluation de cette politique, car un esprit nihiliste ou animé d’une fuite de responsabilité aurait juste pris en compte la face nébuleuse de ces relations sans traiter des éléments innovants, signes d’un changement en gestation.

  • « La politique africaine de la France : entre rupture et continuité » est le titre de votre livre. Qu’est-ce qu’il faut donc rompre dans la politique africaine de la France ? Que faut-il en retenir ?

Ce qu’il faut rompre ce sont les liens nébuleux marqués par des exactions multiformes largement décrites et analysées dans la 2nde partie de l’ouvrage, à savoir l’exploitation abusive des ressources naturelles innombrables de l’Afrique au détriment des populations africaines qui n’en profitent pas, le statut de pourvoyeur de matières premières qu’a notre cher continent pour la France, l’emprise française continue dans ses ex-colonies. A cela s’ajoutent d’autres aspects comme l’existence aujourd’hui encore de bases militaires françaises dans ces anciennes colonies, ou encore le fait de privilégier les intérêts économiques de l’ancienne métropole, notamment ceux de ses multinationales au détriment des conditions de vie et même de la santé des populations, si l’on prend par exemple le cas du Niger avec l’exploitation de l’uranium par AREVA. En somme, il faut rompre avec ce qui est communément appelé « Françafrique ».

De l’ouvrage, il faut retenir exactement cette dualité de la politique africaine de la France marquée par la persistance de la relation intime et complexe qu’a toujours entretenue l’ex-puissance coloniale avec son pré carré d’antan malgré l’accession à la souveraineté internationale de ces anciennes colonies ; mais dont il ne faudrait pas nier les éléments de réévaluation. Il traite ainsi des innovations militaro-stratégiques apportées par la France pour exprimer une volonté d’émancipation des anciennes colonies, de l’organisation de la migration légale, de la concurrence à laquelle la France est confrontée sur son ancien pré carré et imposée par de nouveaux partenaires du continent noir, à l’instar de la Chine, des Etats-Unis, de multinationales étrangères, etc. Mais, pour appuyer l’aspect continuité, il traite de la préservation politique et économique des intérêts de l’ancienne métropole en Afrique, instaurée par le Général de Gaulle et perpétuée par ses différents successeurs, avec notamment la création, depuis 1973, d’un cadre de concertation : les sommets franco-africains. Par ailleurs, il s’intéresse à l’utilisation de leviers institutionnels comme la Francophonie ou le Conseil de sécurité des Nations Unies pour continuer à intervenir en Afrique, des liens entre Françafrique et Franc-maçonnerie, entre Françafrique et Services secrets français. Le lecteur se rendra compte également de la violence qui a toujours marquée ces relations franco-africaines à travers des assassinats de présidents ou de leaders politiques, des coups d’Etat, des contre-coup d’Etats pour rétablir des présidents pions de la France, d’affaires franco-africaines pour la plupart non encore élucidées, certaines toujours pendantes devant la justice (génocide rwandais, assassinat du juge français Bernard Borrel à Djibouti, …).

  • La parution de votre livre coïncide avec l’avènement de Macron à l’Elysée. Pensez-vous qu’il va mener la même politique que ses prédécesseurs en Afrique ?

L’histoire a révélé que la politique africaine de la France telle que menée, depuis les indépendances, a toujours été un point de convergence entre les différents présidents français, qu’ils soient de gauche ou de droite, idéologiquement parlant. Des déclarations de rupture ont toujours ponctué leurs discours de campagne ou de présidents nouvellement élus, mais la realpolitik est toujours passée par là, et ils ont vite fait d’oublier leur promesses et vœux pieux, occupés par les intérêts français qu’ils élèvent au rang suprême en Afrique. Le Président Macron a récemment annoncé la création d’un Conseil présidentiel pour l’Afrique (CPA) qu’il a présenté comme une « structure inédite tournée vers les attentes des jeunesses ». Cela traduit-il une volonté de donner une nouvelle image à ces relations franco-africaines ? En tout cas, les jeunesses africaines visées sont très critiques vis-à-vis de la France et ne se laisseront pas emballer par des proclamations de rupture ou la mise en place de structures sans actes francs et concrets pour rompre avec le passé nébuleux. Il est peut-être prématuré de le juger, mais comme je viens de vous l’expliquer, le passé impose la prudence et ne nous permet pas d’afficher, par conséquent, un optimisme béat.

  • Le combat que ceux qui se veulent panafricanistes comme Kémi Séba mènent contre le franc CFA, est-il juste et légitime ?

Comme indiqué dans l’ouvrage, le franc CFA est l’un des vestiges les plus importants de la colonisation et un des moyens de survivance de la Françafrique. Le combat mené contre cette monnaie est compréhensible si l’on s’intéresse à l’évolution des mentalités qui s’opère en Afrique depuis quelques années, avec une jeunesse qui veut voir son continent décoller enfin économiquement et être considéré comme il se doit sur l’échiquier international et jouer une bonne partition dans le concert des nations sur la scène mondiale. Le devoir de sensibilisation et d’alerte dont ils se sentent investis est salutaire.

Toutefois, je souhaite que cette lutte soit bien étudiée et qu’ils sachent qu’elle sera inscrite sur une longue durée, car les intérêts en jeu sont énormes et surtout une révolution n’est jamais facilement acquise, si l’on sait qu’en matière de monnaie, le statut quo domine presque toujours et que seule une vision claire et soutenue pourra concourir à faire muer progressivement la situation. 

  • Ne sont-ils pas en train de pousser leur monde vers le saut dans l’incertitude, surtout avec la convertibilité de la monnaie qu’ils souhaitent avoir ?

Quand je parle de prudence c’est surtout dans ce sens, la fougue ou la précipitation ne seront pas nos alliés pour faire émerger notre continent. Je ne suis pas spécialiste en finances, mais je sais qu’avoir sa propre monnaie ne signifie pas forcément se développer si derrière une bonne politique monétaire n’est pas élaborée et mise en œuvre et bâtie sur un bon plan de développement économique. A l’heure actuelle, certains pays africains, pour ne pas dire tous ceux qui ont en commun le franc CFA, ne se sentent pas prêts à avoir une monnaie nationale, mais cela n’empêche pas de réfléchir ensemble sur les voies et moyens d’avoir une économie forte pour un mieux-être des populations africaines car, l’objectif final et la motivation principale c’est ce mieux-être. Mais, cela suppose de régler notre problème majeur : l’intégration. La recherche de la cohésion doit prédominer, car comme le dit l’adage « l’union fait la force », il nous faut donc œuvrer à régler ensemble nos problèmes internes pour mieux amorcer notre lutte visant à donner une véritable indépendance à nos Etats.

  • La lutte des mouvements de la société civile africaine tels que « Y en marre » du Sénégal,  »Le Balai Citoyen » du Burkina Faso, et  »Le Peuple n’en veut plus » de la Guinée ne s’inscrit-elle pas dans cette dynamique de rupture dont vous parlez dans votre ouvrage ?

La lutte de ces mouvements confirme, comme je l’ai dit tout à l’heure, cet éveil des consciences impulsé par les jeunesses africaines, déterminées à donner une nouvelle image à leur continent face au monde entier. Ces mouvements luttent pour la consolidation de la démocratie dans leurs Etats respectifs, ce qui est à saluer. C’est un des éléments qui pourraient en effet concourir à la rupture déclinée dans l’ouvrage, puisque cette rupture prônée vise tout ce qui pourrait gangréner l’évolution de l’Afrique, lutter pour éviter tout recul démocratique rentre donc dans ce cadre. 

  • De quelle politique africaine de la France, rêvez-vous ?

D’une politique décomplexée, assainie, basée sur le respect réciproque entre Français et Africains, sur la volonté d’asseoir une relation gagnant-gagnant, sur la transparence dans les actes de coopération. Aussi, une politique dans laquelle les dirigeants africains, animés d’une ferme volonté de changement, privilégieront l’amélioration des conditions de vie de leurs peuples et le développement de leurs Etats et ne laisseront plus les intérêts français porter préjudice à notre cher continent. Comme l’a dit mon préfacier, « c’est dans une coopération harmonieuse et dans le respect mutuel que la France et l’Afrique pourront réaliser un partenariat dont il ne vient à l’esprit de personne de douter de la nécessité ». Au final, ce qui importe c’est d’asseoir cette politique sur de bonnes bases avantageuses pour toutes les deux parties. 

Propos recueillis par Abdou Timéra, Ferloo.com

 

 

 

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