Cap-Vert, les deux mondes d’Elida Almeida

Cap-Vert, les deux mondes d’Elida Almeida

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elida almeida nkrumah lawson daku
elida almeida nkrumah lawson daku

Sur la dynamique de son premier album qui lui avait permis d’être récompensée par le Prix Découvertes RFI en 2015, la chanteuse cap-verdienne Elida Almedia consolide son capital avec Kebrada, imprégné à la fois de son archipel et de son regard en tant qu’insulaire sur un monde globalisé dont elle tient à faire pleinement partie.

RFI Musique : Votre nouvel album Kebrada est-il le prolongement du mini-album de sept titres Djunta Kudjer, commercialisé il y a six mois, ou s’agit-il de deux démarches différentes ?
Elida Almeida :
Presque toutes les chansons des deux projets ont été enregistrées pendant une résidence à Abidjan, en Côte d’Ivoire, durant un mois. C’est là que collectivement on a choisi celles qui iraient sur l’EP et sur l’album. Mais il y en a deux qui sont sur les deux : Bersu d’Oru, dans un style très spécial, en train de disparaitre, et qu’on appelle Tabanka, et Forti Dor qui parle d’une mère dont le fils est mort dans une bagarre de jeunes. C’est une chanson mélancolique. Je suis une mère, donc c’est mon cœur qui parle. Beaucoup de chansons de l’album ont été conçues dans des pays différents. La première, Djam Odja, c’était à Madère, au Portugal. J’étais avec une mère qui m’a raconté les problèmes de sa fille qui s’était perdue dans le monde des drogues. La deuxième, Kontam, je l’ai faite au Canada lors d’une tournée l’an passé au mois de juin : les musiciens étaient sur scène, en train de préparer le concert. Moi j’étais backstage et c’est venu comme ça ! La troisième, Nlibra Di Bo, c’était avec mon fils lorsqu’on était en vacances à Paris l’an dernier. Je peux écrire n’importe où, quand je me sens en paix.

Sur votre album figure l’un des derniers enregistrements de l’accordéoniste malgache Régis Gizavo, décédé en juillet et qui avait remporté lui aussi le Prix Découvertes RFI. Comme lui, seriez-vous prête à quitter votre île et vous installer en Europe, afin de mieux faire connaitre votre musique ? Avant, j’aurais répondu « non ». Aujourd’hui, pourquoi pas ? Quand je suis arrivée ici au mois de septembre 2014 – c’était la première fois que je sortais du Cap-Vert –, je n’ai pas aimé mon premier contact avec les gens ici qui ne prennent pas le temps et ne s’arrêtent jamais. Personne ne dit bonjour, contrairement à chez moi où on demande toujours des nouvelles de la famille.  Et puis, on prend l’habitude. Ça fait trois ans que je voyage beaucoup, que je viens à Paris pour y passer un ou deux mois. J’ai appris à prendre le métro ! Tout devient plus simple. Maintenant, j’aime bien découvrir les choses. Pour abandonner chez toi, ta famille, tes amis, il faut vraiment être sûr de ce que tu veux. C’est une grande responsabilité de prendre cette décision-là. Les musiciens qui sont partis ont amené beaucoup de choses à la musique du Cap-Vert.

Toutes les chansons de l’album sont arrangées par le musicien Hernani Almeida, qui semble jouer un rôle important à vos côtés depuis plusieurs années et qui a collaboré avec d’autres artistes du Cap-Vert. Est-ce un membre de votre famille ?
Non, pas du tout. Dans mon pays, beaucoup de gens portent ce nom-là qui vient du portugais. Mais ça fait longtemps que je connais Hernani. C’est quelqu’un qui s’est fait un nom au Cap-Vert, tout le monde le respecte. Il a une grande expérience, il a longtemps joué avec Tcheka et il a aussi son projet personnel. Il a une mentalité ouverte, il est un peu comme moi : je suis cap-verdienne, j’aime ma tradition, mais j’aime apporter autre chose à la musique du Cap-Vert et il est aussi un peu comme ça. Il mélange beaucoup. La première chanson qu’on a faite, c’était Lebam ku bo. J’étais à Santiago, à Praia, lui était à São Vincente, une autre île, mais on a fini par travailler en face à face. On se comprend rapidement. C’est pour ça qu’on travaille encore aujourd’hui ensemble, qu’il m’accompagne sur scène depuis trois ans, qu’il est mon guitariste et mon directeur musical.

Si vous fermez les yeux pour vous transporter aussitôt au Cap-Vert, qu’est-ce qu’il y a autour de vous ? Avec qui êtes-vous ?
(Elida Almeida ferme les yeux, NDR) Je suis dans la propriété de ma grand-mère paternelle, chez qui j’ai grandi. On cultive des légumes, des salades, des carottes, courgettes, aubergines – avant je n’en mangeais pas, seulement du riz et des pommes ! On a plein de bananes, de manioc, de mangues, des papayes, des goyaves. Il y a aussi les animaux dont je m’occupe. Beaucoup d’enfants sont là : des frères, des cousins, des voisins. On est pieds nus. Avec les autres, je vais prendre de l’eau : c’est très loin, il faut marcher presque une heure et on amène un âne pour porter l’eau au retour. Sur le chemin, on s’amuse, on rigole, on chante et les rochers renvoient l’écho, on cueille des fruits, des baies pour les manger. Je vois aussi ma grand-mère, toujours assise sur le pas de la porte. Elle nous attend et nous dit : « ça fait longtemps que vous êtes partis »… À Kebrada, chez mon autre grand-mère, c’était la même ambiance. Dans le morceau Sapatinha, je parle de tout ce que j’ai vécu là-bas : les cris des animaux le matin, et puis le soir, lorsque tout le monde s’assoit, on écoute des histoires que nos grands-parents racontent et on se serre les uns contre les autres parce qu’on a un peu peur !

Quand vous rendez visite à vos grands-mères, que leur racontez-vous de vos voyages depuis que vous avez remporté le Prix Découvertes RFI ?
Elles n’ont pas d’idée claire de ce qu’il y a en dehors du Cap-Vert, et même de ce qu’il y a à Praia, la capitale. Celle chez qui j’ai grandi me demande toujours : « ma fille, tu n’es pas fatiguée d’aller tous les jours chanter à la radio ? » Elle pense que lorsqu’elle m’entend à la radio, ça veut dire que je suis là-bas ! Chaque fois que je leur rends visite, elles me disent qu’elles prient pour moi tous les matins et tous les soirs. Quand je leur raconte que je marche sous la terre à Paris, dans le métro, elles s’inquiètent pour moi. Ce sont deux mondes complètement différents, ça n’a rien à voir. Chez mes grands-mères, je me sens bien. Pourtant, après quelques jours, j’ai envie de revenir en ville. Chez moi, à Praia, j’ai le wifi, je peux zapper sur la télé… Même si tu ne le veux pas, tu changes. Tu entres dans une forme de routine. Mais il faut se rappeler d’où tu viens.

Elida Almeida Kebrada (Lusafrica) 2017

Page Facebook d’Elida Almeida

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