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Achat de consciences et démocratie au Sénégal ; quelle voie prendre ?

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Dr Abdourahmane Bâ
Dr Abdourahmane Bâ

 Ferloo.com- Les résultats provisoires de l’élection présidentielle pour la région de Matam (94% pour le candidat sortant) sont renversants et sidérants d’autant plus que le Gouvernement sortant n’a aucun bilan positif dans cette partie du pays après sept années d’exercice du pouvoir. Ces résultats sont dignes des Etats où règnent la dictature et où la « démocratie de façade » est testée que pour se faire bonne conscience internationale, et relèvent de l’absurdité politique dans cette partie du Sénégal d’où je suis originaire et habitant durant mes périodes de vacances.

Durant la campagne électorale, un groupe d’intellectuels et de jeunes issus de cette région avaient lancé l’alerte face à la marée d’achat de consciences organisée par la coalition au pouvoir. Cet achat massif de consciences dans cette région victime de pauvreté profonde avait pour principal objectif d’enrôler systématiquement des populations aux abois face à la pauvreté extrême, l’insécurité alimentaire et à la désertification qui poussent sa jeunesse à l’immigration clandestine forcée (région qui mène le bal dans d’immigration clandestine au Sénégal).

La coalition sortante n’en est pas à son premier forfait dans cette approche d’achat massif de consciences qui est indigne d’une démocratie qui se respecte. Face au Président Wade qui est celui qui a créé cette région de Matam, a construit la route Linguère-Matam, a créé le département de Ranérou-Ferlo où tout développement était inexistant sous le régime de Diouf, avait nommé sept Ministres issus de cette région, des milliardaires ressortissants de cette région (j’en cite Harouna Dia et Abdoulaye Sall, etc.) avaient été mobilisés pour l’achat de conscience massif et le déferlement d’hommes à « enveloppes » (Farba Ngom, etc.) pour contrer Wade dans cette région en 2012.

Ce n’est pas pour rien que cette région, a l’instar d’autres dans le pays, a été maintenue volontairement dans la pauvreté extrême et la déchéance du tissu industriel et des infrastructures de base (80% du infrastructures de base existantes sont réalisées par les immigrés et la coopération décentralisée à travers essentiellement les jumelages). C’est pour en faire un grenier électoral pour achat massif de consciences qui est maintenant institutionnalisé à travers les pseudo « bourses sociales ».

Je ne veux dédouaner personne, mais dans le contexte de crise post-électorale rampant, toute étincelle qui pourrait enflammer le pays devra être maitrisée. Il faut que l’on comprenne que ce vote massif (94%) n’est pas un vote ethnique pour le candidat sortant. C’est le vote d’une population pauvre, et la plus desservie en infrastructures de base, en opportunité d’affaires pour les jeunes et les femmes, dont les consciences ont été largement achetées par des « milliardaires » ou pseudo riches, « politiciens du dimanche » que les foutankés (habitants de Matam) ne voient que lors des élections et des réunions politiques dans la région. Il faut faire cette distinction pour éviter de déterrer des sentiments régionalistes germes de guerres civiles. Il n’y a pas eu de vote ethnique.

Les observateurs internationaux (UE, UA, etc.) se sont promenés partout dans le pays, ont regardé le processus électoral et discuté avec les différents acteurs. Des chancelleries ont donné leurs avis sur le processus électoral. Il faut qu’on s’arrête de s’amuser un peu. Nous savons tous de manière évidente, aucune conclusion crédible sur le processus électoral n’est valide, ne peut être utilisée sérieusement, si en aval, l’élection a été piégée par l’achat massif de consciences, et l’asymétrie dans le financement de la campagne des candidats. Les uns utilisent à dessein les moyens de l’Etat, les autres ne sont pas protégés et ne sont même pas capables d’assurer leur propre sécurité durant la campagne.

Il faut que les partenaires et observateurs internationaux arrêtent de s’amuser et de se promener lors des élections en Afrique si c’est seulement pour dire : « la distribution des cartes s’est faite sans difficultés majeures », « les électeurs ont respecté la queue », « les urnes sont bien fermées », « l’encre indélébile est de bonne qualité », « les lampes ont bien fonctionné lors des décomptes », « les instances en charge des élections ont été bien équipées », etc. Conclusions certes importantes pour les aspects opérationnels des élections, mais seulement valides pour montrer que le « maquillage » des élections est très beau, cependant qui ne parlent pas des choses essentielles, l’objet même de la démocratie : le choix libre par des populations majeures hors d’atteinte d’achat de conscience.

Il faut qu’on arrête de rigoler. Tant que la lutte contre la pauvreté extrême n’est pas menée avec beaucoup plus de sérieux, l’asymétrie du financement des campagnes des candidats n’est pas réglée, et que l’on continue à se taire par complicité sur l’achat massif des consciences, aucune « observation », fusse-t-elle internationale des élections en Afrique n’est crédible, pertinente et efficiente ou efficace, C’est de l’argent jeté par la fenêtre. Quand on n’a pas de quoi manger, on a aucune activité économique, et que la seule source de revenu est l’immigration clandestine ou l’extrémisme, l’achat des consciences est libre, et le Gouvernement sortant où tous les fonctionnaires sont des militants des partis au pouvoir, organise seul les élections comme bon lui semble, aucune démocratie n’est valable. C’est de la poudre aux yeux pour endormir l’opinion.

Dans le futur, il serait bon que les partenaires qui veulent aider le Sénégal et l’Afrique dans le cadre de la démocratie et la gouvernance reconsidèrent mieux leurs approches. Il faut arrêter immédiatement de financer le développement et la lutte contre la pauvreté sans associer les populations à la base et la société civile. C’est bien de financer des organisations sérieuses de la société civile pour des campagnes de sensibilisation, la formation des électeurs, etc. Mais il est temps aussi de considérer sérieusement leur financement pour des projets de développement sérieux, d’investissement et de création d’emplois, pour que des zones comme Matam, victimes de pauvreté profonde et d’inexistence d’infrastructures de base soient ciblées et que l’on lutte efficacement contre la possibilité d’achat de consciences lors des élections. Les hommes politiques ne vont jamais développer ces zones qui sont leurs « greniers électoraux ». Et l’immigration clandestine ainsi que la tentation d’intégrer l’extrémisme continueront à fleurir et menacer la stabilité géopolitique du monde.

Dr. Abdourahmane BA

Expert International en Evaluation de politiques

Citoyen Sénégalais, libre observateur

rahurahan@gmail.com

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