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Apprendre à vivre avec le Coronavirus : le système éducatif en question

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Alou Mbengue
Alou Mbengue

L’une des leçons très tôt apprises avec le Coronavirus est de nous faire prendre conscience de l’extrême vulnérabilité de nos sociétés dans presque tous les domaines. L’heure est donc à la réflexion pour trouver de nouveaux repères viables, fiables et durales. Profitant de cet auto-confinement, je livre quelques – unes de mes hypothèses notamment sur notre système éducatif. Le 14mai l’Hypothèse n°1 était intitulée : Sauver l’année scolaire, refonder le système éducatif. L’objectif était d’alerter sur les seuils de risque à prendre en compte dans la mise en œuvre impérative de la reprise des cours, d’où la nécessité de repenser un système éducatif résilient.

Aujourd’hui, l’Hypothèse n°2 qui prolonge la précédente, porte sur Apprendre à vivre avec le Coronavirus : le système éducatif en question.

Le lundi 11 mai 2020 en s’adressant à la Nation, Monsieur le Président de la république a invité le Peuple à « apprendre à vivre avec le Coronavirus ». De cette invite découle deux évidences : (i) la[1] COVID19 va continuer de nous imposer sa cohabitation indésirable et non désirée ; (ii) il faut bien que la vie reprenne autrement bien entendu, car la situation actuelle ne peut pas perdurer.

Il ne s’agit donc pas d’un appel à la résignation ou au simple continuum du respect des gestes barrières, mais plutôt de voir, tout de suite et maintenant, comment reprendre le rythme de la vie, comment s’y adapter ou comment savoir s’y adapter. Dès lors, il nous faudra nécessairement trouver de nouveaux paradigmes en consolidant les attitudes actuelles pour les traduire en comportements, et surtout se donner une nouvelle vision de la vie, de notre projet sociétal et social.

Sous ce rapport, sur fond de la nécessité de la reprise économique, la Santé et l’Education restent sans conteste les deux préoccupations les plus urgentes pour les populations et pour les autorités publiques à toutes les échelles. Deux secteurs clés de notre développement, deux secteurs qui constituent l’essentiel des effectifs de la fonction publique, deux secteurs les plus contestataires également dans la vie sociale. Au demeurant, la situation actuelle donne du sens à leurs luttes pour de meilleures conditions de travail, gage de la résilience dont il est question actuellement.

Pour l’Education et la Formation, l’adaptation à la situation actuelle nécessite la remise en cause de beaucoup de pratiques routinières, de convictions voire de certitudes dans l’organisation, le fonctionnement et le pilotage du système éducatif. C’est assurément l’occasion de déconfiner l’Ecole sénégalaise et de l’engager résolument vers la voie de la résilience.

Apprendre à vivre avec le Coronavirus dans le secteur de l’Education et de la Formation, c’est savoir changer de fusil d’épaule, savoir s’inventer de nouveaux paradigmes consensuels et novateurs.

Dans cette optique, la reprise des cours prévue le 02 juin, mériterait ne pas être à priori confinée à la date butoir comme celle du 31 août. En effet, ne serait-il pas plus judicieux de parler de prolongement ou de la continuité de l’année scolaire et non d’un sauvetage dans un délai relativement court, compte tenu de la complexité du contexte ? La logique de vouloir à tout prix respecter  ou se conformer au rythme classique de l’année scolaire risquerait de  réduire considérablement la marge de manœuvre des réajustements évidents et nécessaires dans cette nouvelle phase.

C’est pourquoi, dans l’approche, il faut le répéter, le discernement est plus que souhaité ; il importe d’aborder la question au cas par cas selon les départements et régions, avec comme point d’appui la carte épidémiologique et la pluviométrie annoncée comme précoce et abondante par  l’ANACIM (Agence nationale de l’aviation civile et de la météorologie). Il serait hasardeux de ne pas prendre en considération ces paramètres par rapport au calendrier actuel et in fine l’inévitable dimension de l’équité entre les zones.

Ce discernement s’impose dans la mesure où il est difficilement compréhensible que des départements voire des régions entières, notamment de la périphérie,  qui n’ont jamais connu de cas contaminés devraient-ils être soumis aux mêmes règles que Dakar, Thiès, Diourbel par exemple. Qui plus est, il sera difficile voire impossible dans l’écrasante majorité des établissements de fonctionner avec le ratio de 20 élèves par classe pour l’essentiel des disciplines à cause de l’insuffisance des professeurs.  Il serait bon d’avoir  les avis des médecins pour ces zones non encore concernés par le Coronavirus.

Savoir adapter notre système éducatif au Coronavirus, s’est s’engager résolument à déconcentrer et à décentraliser de manière concrète le système éducatif.

Nonobstant les nobles prescriptions en la matière dans le Code général des collectivités territoriales et dans les différentes Lettres de politique générale de l’Education et de la formation, notre système éducatif souffre énormément de son fonctionnement très centralisé et technocratique. Or toute  centralisation repose sur la standardisation  qui crée forcément de l’iniquité. Quid si elle est très forte à excessive ? Pourtant, nul n’ignore que la réalité est une complexité qui s’appréhende avec l’incertitude et par la gestion des risques. C’est pourquoi, dans l’approfondissement de certaines pistes évoquées dans l’article précédent, des options fortes et novatrices mériteraient d’être mises en œuvre.

  • Dans l’immédiat, étudier le moment le plus opportun pour la reprise des cours et pour son pilotage dans chaque région tout en évitant de s’enfermer dans la date butoir de fin d’année au 31 août 2020. En effet, l’espoir est bien permis de voir les cours reprendre le 02 juin avec de probables décalages qui forcément vont affecter le temps de travail et poser le problème de l’équité entre candidats. Dès lors, il est possible d’anticiper puisque la carte épidémiologique est bien maîtrisée. Ainsi, il y a trois grands points de vigilance qui, au regard des inquiétudes qu’ils soulèvent, méritent d’être questionnés : les modalités d’organisation des examens, le sort des classes intermédiaires et la question du Privé.

Pour les examens, il y a trois options majeures qui sont difficilement conciliables par rapport à la date butoir du 31août 2020 : (i) la grosse incertitude pour  une reprise générale  au 2 juin; (ii) la programmation des examens en fin juillet et en août, alors qu’une pluviométrie précoce est annoncée et que selon la normale, le mois d’août est le plus pluvieux au Sénégal ;           (iii)  l’option des épreuves uniformisées a longtemps montré ses limites. En temps normal et par le passé, des erreurs matérielles ou humaines, voire des fautes lourdes (cas récurrents de fraudes) ont toujours perturbé le déroulement de l’administration des examens. A chaque fois,  il faut tout reprendre et partout. Donc il suffit du plus petit toussotement ou éternuement dans un centre et tous les autres sont  contaminés. Il serait bon d’en évaluer les préjudices psychologiques pour les candidats, financiers et de crédibilité pour l’institution.

Pourtant, depuis des années, l’idée voir les académies gérer le  CFEE et le BFEM est agitée. Pour le Bac, le Pr Mary Teuw NIANE, alors Recteur de l’UGB ne cessait de plaider pour l’organisation de l’examen par chaque université. Cela n’enlève en rien le caractère national de telles modalités d’évaluation des examens, comme cela se fait ailleurs. C’est le moment de le faire.

C’est pourquoi,  il serait souhaitable de bien repositionner les dispositifs des PHARES (progressions harmonisées et évaluations standardisées) dans les comités locaux au regard du rôle central qu’elles sont appelées à jouer dans les évaluations sommatives. Ensuite, demander aux différents ministères  d’organiser les évaluations certificatives (examens) par académie ou par bassins.  Cette option est réaliste et réalisable vu que tous les dispositifs organisationnels du CFEE au Bac sont en place dans les IA et les IEF. Le seul chainon manquant est la déconcentration du choix des sujets d’examen. Pourquoi tant d’hésitations voire de blocages ? Est-ce à cause des enjeux financiers au regard de l’important marché que constituent les examens en termes de fournitures de bureau et de consommables informatiques ? Pourquoi ces marchés ne pourraient-ils pas aussi bénéficier aux opérateurs économiques des autres régions ?

Pour la prise en charge des classes intermédiaires, l’option du MEN est louable mais mériterait d’être prolongée à la prochaine rentrée. Une fois de plus, il faudra imaginer de nouveaux mécanismes pour corriger l’essentiel des dysfonctionnements pédagogiques de cette année scolaire dans celle à venir. Cela nécessite la mise en place d’un dispositif de soutien scolaire pérenne pour accompagner les élèves avec toutes les mesures d’accompagnement idoine. Il faut le rappeler encore, cette reprise implique systématiquement des innovations et des adaptations auxquelles, les différents personnels des écoles et des établissements ne sont pas préparés ou si peu. Qui plus est, rien n’écarte l’hypothèse du maintien des gestes barrières en vigueur en 2021, et même au-delà.

Pour l’enseignement privé, il serait heureux de voir le Gouvernement l’intégrer dans son Programme de résilience économique et sociale (PRES), en plus de la traditionnelle subvention qu’il s’engage à payer maintenant. Déjà si le schéma pédagogique de la reprise reste en l’état, il va impacter négativement sur les enseignements car l’essentiel des classes d’examen du Privé sont tenues par les professeurs du Public. Ensuite, avec les classes intermédiaires qui sont encore à la maison, les recettes ne se seront pas aux rendez-vous. En somme, il y a une menace sérieuse d’effondrement de ce sous – secteur majeur de notre système éducatif. Ce qui pourrait vider de son sens la Décision n°10 du Président de la république lors des Assises nationales de l’éducation et de la formation de 2014 pour la promotion d’un secteur privé fort dans le système éducatif.

En tout état de cause, la situation actuelle recommande un fort dialogue inclusif et participatif à la base pour des prises de décisions justes, équitables, opérationnelles et efficaces.          Dans cette optique, il faudra prendre en compte le rôle majeur que les enseignants craie en main doivent jouer pendant et après  la reprise. En effet, avec cette incertitude de la fin de la pandémie, nos apprenants ont besoin en permanence d’un accompagnement psychologique : Oui nos enfants sont terrifiés par la menace de la contamination, ils sont angoissés par le spectre d’une année scolaire voire d’un avenir à perdre, ils ont vulnérables et sans défense face au matraquage médiatique où s’entrechoquent toutes sortes d’idées et face auxquelles même les plus avisés en restent perplexes. Un aspect à bien prendre en compte, y compris avec et pour les parents.  Dès lors il faudra leur donner davantage confiance en eux (l’estime de soi) pour mieux assumer leur  sentiment d’appartenance à un système éducatif voire social résilient.

Mettre un moment à profit pour préparer la nouvelle année scolaire. Il s’agira d’engager des discussions avec les partenaires sociaux notamment les syndicats d’enseignants pour d’une part, fixer le calendrier de la nouvelle scolaire et réévaluer leurs revendications par rapport au contexte ; d’autre part, réexaminer la question de l’Enseignement privé qui est devenu un sous – secteur de taille dans le système éducatif.

En définitive, il serait mieux d’avoir une approche différenciée de la reprise et éviter de s’enfermer dans des délais aussi courts et risqués.

 

  • Mettre en œuvre une véritable décentralisation du système éducati

Les articles 312 et 313 du Code général des collectivités locales de la Loi 2013-10 du 28 décembre 2013 précisent respectivement les compétences du Département et de la Commune  dans le domaine de l’éducation, de l’alphabétisation, de la promotion des langues nationales et de la formation professionnelle. 16 compétences sont transférées au Département et 13 à la Commune. Ces compétences concernent l’Accès (construction, équipement, entretien, carte scolaire, diversification de l’offre éducative), la Qualité des enseignements –apprentissages (manuels, bourses, fournitures scolaires, promotion des valeurs et de la citoyenneté active) et la Gouvernance (Plan de développement de l’éducation et de la formation, structure de dialogue et de concertation, partenariat).

Dès lors comment prendre toute l’énergie notamment en termes de temps, qui est déployée par le système dans ce domaine ? La mise en œuvre du programme de résorption des abris provisoires (2014-2016) en est la parfaite illustration.

C’est le moment enfin où il faudra rendre effectives toutes les mesures dédiées à la décentralisation du système éducatif, afin de permettre aux Ministères chargés de l’Education et de la Formation, particulièrement aux structures déconcentrées (IA, IEF, établissements, écoles) de se consacrer exclusivement à leur vocation pédagogique.

Il est donc temps de laisser les questions de construction, de transport, de cantine, de nettoyage, de sécurité (en partie réglée), etc. aux collectivités territoriales, aux APE et autres partenaires. C’est à ce prix que l’Ecole décentralisée pourra prendre concrètement en charge les questions du milieu par une véritable éducation citoyenne portée par les collectivités territoriales. Cela permettra de réconcilier l’apprenant et son environnement et de donner plus de  sens aux enseignements – apprentissages.  C’est dans cette optique que l’école ou l’établissement va assurer et assumer son véritable ancrage local par le biais de son projet éducatif  structuré autour des orientations nationales, académiques et des spécificités du terroir.

Apprendre à vivre avec le Coronavirus à l’Ecole, c’est savoir adapter le système éducatif aux exigences actuelles pour le rendre résilient. Comme l’enseignait en substance Socrate, concentrons notre énergie pour construire l’avenir.

 [1] L’académie française recommande le féminin, et au Québec le féminin est de rigueur

Alassane Allou MBENGUE, Inspecteur de l’enseignement moyen et secondaire – Etablissements et vie scolaire IEMS-EVS à la retraire, Ex-Secrétaire général de l’Inspection d’académie de Matam –  Mbour 78 487 36 48 alassanembeng@yahoo.fr

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