«Battling SIKI, Amadou M’Barick FALL (Saint-Louis, 22 sept 1897- New York 16 décembre 1925), un boxeur sénégalais champion du monde», par M. Amadou Bal BA

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Ce boxeur du début des années 1920, héros sénégalais et fierté africaine, pourrait être aussi un remords français. Turbulent et rusé, Amadou M’Barick FALL dit «Battling Siki», naît le 22 septembre 1897, à Saint-Louis au Sénégal. On sait peu de choses sur son enfance. Son père, Assane FALL, serait un pêcheur ou un charpentier, qui avait six femmes et vingt-deux enfants. Le prénom de sa mère serait, Oulimata. Comme tous les enfants du Sénégal, il a d’abord fréquenté l’école coranique. Il a comme condisciple, un certain Oumar SARR, grand disciple de Cheikh Amadou, exilé en même temps que lui en Mauritanie, en juin 1903. Amadou FALL vit d’expédients et plonge dans les eaux du fleuve à la recherche des pièces que lui jettent les touristes de passage.
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Jusqu’au jour où, en 1906, une riche danseuse hollandaise de passage à St-Louis, Elaine-Marie HOLTZMANN-GROSS, l’adopte pour en faire son boy sur scène et l’embarque avec elle en France. Quand elle repart à Rotterdam quelques mois plus tard, Battling reste seul à Marseille, car il est sans papiers. Turbulent, fier de lui, obstiné, Amadou FALL, qui a su survivre dans la difficulté, souhaite donner un sens à sa vie. Dans la rue, l’enfant survit comme il peut et enchaîne les petits boulots. A Marseille, l’enfant est rapidement livré à lui-même. Il décharge des caisses sur les docks, ouvre des portières en livrée, fait la plonge. C’est ce dernier petit boulot qui sera le théâtre de son premier exploit. Un ivrogne fait du grabuge. Il frappe deux fois l’adolescent de 13 ans. Un sel direct suffit à envoyer le gêneur au tapis. Un ancien boxeur le félicite : «Tu es un petit malin». Siki : «Oui monsieur, chez moi on m’appelait Siki le rusé». L’ancien boxeur : «Alors, tu seras Battling Siki». Battling commence à gagner sa vie de façon indépendante en faisant la vaisselle, puis démarre dans le monde la boxe à l’âge de 15 ans. De 1912 à 1914, il livre 16 combats (8 victoires, 6 nuls, 2 défaites). Après avoir rencontré les frères Rose, deux forains qui dirigent une écurie de boxeurs, Siki dispute son premier combat à Grasse. Sa boxe est rudimentaire. Il bondit vers l’avant dès le premier coup de gong, enchaîne de larges crochets ignorant les directs de ses adversaires. Excellent encaisseur, il l’emporte souvent par KO. Siki transforme ses combats en bagarres. Sa carrière est interrompue par la première guerre mondiale. Incorporé comme soldat, Battling Siki, prend le prénom de Louis ; il est décoré de la croix de guerre et reçoit la médaille militaire du mérite. Il a pu accéder au grade d’adjudant dans l’armée française.

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Après la guerre, on retrouve Battling Siki, à Toulouse ; il travaille pour une brasserie, «L’Albighi». Il retourne sur les rings, reprend sa carrière en 1919, et enchaîne 43 victoires, 2 nuls et 1 défaite (au 15ème round contre Tom Berry à Rotterdam) en 46 rencontres au cours des 4 années suivantes. Le 2 mai 1920, Battling Siki part à Rotterdam, aux Pays-Bas, combattre contre Willem WESTBROEK qu’il met K.O au cinquième round. Le 21 mai 1921, à la salle Wagram, il battit BALZAC au deuxième round. Siki sort victorieux d’un combat du 3 décembre 1921 et d’un autre du 23 juin 1922. A Rotterdam, Battling Siki rencontre une jeune blonde, Linjte APPLTEERE, qu’il ramène à Paris. Ils se marient et auront un enfant, Louis. «Ma femme, qui est hollandaise, est blanche, blonde, et ses yeux sont bleus. Je l’aime beaucoup, elle m’aime beaucoup, et nous nous aimons bien fort tous les deux», déclare-t-il. En mars 1922, il s’installe à Paris, à la rue Turenne, et déménagera après à la ville de Vanves.

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Contrairement aux Etats-Unis où la ségrégation raciale était encore de rigueur, la France, en pleine période coloniale est le seul pays où les combats de boxe entre Noirs et Blancs étaient encore possible. Ainsi aux Etats-Unis, Jack JOHNSON, un champion noir, qui avait battu le 4 juillet 1910, Jim JEFFRIES, un Blanc, a été contraint de se réfugier en France. Cette victoire d’un Blanc contre un Noir, a été perçue comme un affront. Persécuté dans son pays, sous prétexte d’atteinte aux bonnes mœurs, JOHNSON arrive en France, à Paris et déclare «je compte me fixer définitivement dans cette ville et ne plus jamais retourner aux Etats-Unis». En revanche, en France, il existe un engouement pour les combats de boxe mixtes en Noirs et Blancs. Des intellectuels comme Guillaume APOLLINAIRE, Blaise CENDRAS et Colette, sont passionnés pour le noble art. C’est pour cela qu’on a organisé un combat entre Battling Siki et Georges CARPENTIER. «Tout le monde se plaignait, (…) que je ne combattais jamais à Paris. Ma dernière apparition sur un ring parisien remontait, en effet, à juillet 1919 (… )», dit Georges CARPENTIER dans son ouvrage, «Mon match de la vie». Le 24 septembre 1922, les 50 000 amateurs de boxe ignorent qu’on les escroque, quand ils se pressent autour du ring dressé au stade Buffalo, à Montrouge, dans la proche banlieue parisienne. Au sommet de la gloire, Georges CARPENTIER devait humilier Battling Siki. François DESCHAMP, le manager du champion du monde des poids mi-lourds, Georges CARPENTIER, a assisté à la victoire de Siki sur Marcel NILLES, et pense que Battling sera un adversaire «à la portée» de Georges CARPENTIER. Battling Siki est le premier boxeur noir depuis 7 ans à disputer un championnat du monde de boxe. Un élégant du tout-Paris, qui doit se prêter au jeu de la réclame. Le public parisien le demande. On tourne un film sur lui. Il faut un combat pour cela, qui doit durer quatre rounds, au moins. S’entraîner donc, et tout recommencer ? Son manager a une idée : «Qui parle de douleur, pour un peu de pellicule ? On arrangera un combat, contre ce gamin qui monte, tu sais, le petit nègre, Siki ? Il se couchera. On boxera en dentelles, comme une exhibition, et il se couchera. C’est prévu. Nul ne le saura» dit-il. Siki fait dense et brouillon, CARPENTIER presque frêle et impatient. Il presse son adversaire, qui ne donne pas le change. CARPENTIER, l’idole de toute la France, boxe pour la première fois au pays depuis 3 ans. Siki semble être un parfait faire-valoir. La presse son adversaire, qui ne donne pas le change, et fuit. Dans ce combat considéré comme «un animal contre l’homme», Battling Sikki étant surnommé «Championzé». La presse est particulièrement désobligeante à l’égard de Battling Sikki : «Le problème est de savoir si un Blanc vaut deux Noirs, comme les notes de musique» souligne Paris-Midi. «Agile comme les gens de sa race, il évite les coups (…) en se reculant rapidement sur ses jambes. Cette tactique, ou plutôt cette méthode primitive, peut-elle être considérée comme égale à la manière classique du champion du monde ? Evidemment, non», écrit un autre journaliste.

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Le début du combat semble donner raison au manager de CARPENTIER puisque Siki va deux fois «au tapis» lors des deux premiers rounds. Georges CARPENTIER, grisé par le début du combat aurait prononcé la fameuse phrase : «dépêchons nous donc, il va pleuvoir !». Le grand Georges CARPENTIER est agacé. Le jeune Siki est apeuré. Illusion d’optique. Dans un échange, presque malgré lui, il touche CARPENTIER, qui vacille. L’accord est forclos, plus rien ne tient. Dans le coin de Siki, son manager, Hellers, le regonfle : «Il ne s’est pas entraîné. Il est à toi. Descends-le !». Tricheur et parjure, Siki devient héros. En quelques minutes, Georges CARPENTIER n’est plus qu’un pantin désarticulé qui tombe sur le ring blanc, corps et jambes emportés. En effet, Battling Siki retrouve son punch lors du troisième round, au cours duquel il envoie CARPENTIER au tapis. A partir de ce moment, Siki domine le combat et l’ironie change de camp lorsqu’il chambre Carpentier en lui disant «vous ne frappez pas très fort monsieur Georges» ! Au 6ème round, Siki envoie définitivement CARPENTIER au tapis en lui assenant un uppercut du droit. L’arbitre disqualifie dans un premier temps Siki pour une obscure raison, avant de revenir sur sa décision 20 minutes plus tard, sous la pression de la foule qui manifeste sa désapprobation, prenant fait et cause pour Siki dont la victoire est nette. L’arbitre tente de disqualifier Siki pour croc-en-jambe. La foule hurle. Battling Siki est champion du monde. Son destin est scellé.

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Battling Siki, qui est français puisque le Sénégal est à l’époque une colonie française, devient le premier africain champion du monde de boxe. Le manager de CARPENTIER fait appel le 26 septembre, prétextant une «faute» sur son poulain. L’appel est rejeté. Malgré une certaine popularité, une de ses apparitions publiques à Paris provoque des attroupements pendant plus d’une heure, Siki n’échappe pas au racisme. Certains journaux l’appellent le « championzé » (le chimpanzé champion) ou « l’enfant de la jungle ». Un autre journal, « L’Intransigeant », publie un récit dont le titre est : « Siki donnerait la moitié de ses victoires pour devenir blanc ». Le manager de Siki n’est pas en reste puisqu’il déclare dans la presse que « Siki a du singe en lui ». Dans les années 20, le racisme bête et méchant est largement triomphant.

Battling Siki tente de répondre à ces attaques ignobles : « beaucoup de journalistes ont écrit que j’avais un style issu de la jungle, que j’étais un chimpanzé à qui on avait apprit à porter des gants. Ce genre de commentaires me font mal. J’ai toujours vécu dans de grandes villes. Je n’ai jamais vu la jungle ». Malgré ce court moment d’introspection, Siki ne prête pas trop attention à ce qui s’écrit dans les journaux, et profite de la vie. Selon la légende, il lui arrive de se balader dans les rues de Paris en tenant un lion en laisse, de tirer quelques coups de feu en l’air après avoir abusé de liqueurs dans les plus célèbres clubs et restaurants de Paris. Il aime l’alcool, les vêtements extravagants et les femmes blanches ; ses deux femmes seront d’ailleurs blanches, ce qui n’est pas toujours bien vu à l’époque.

Le combat avait été en fait «arrangé» au profit de Georges CARPENTIER qui a largement sous-estimé son adversaire : «Battling Siki (…) avait attiré l’attention par quelques victoires non dénuées d’intérêt, mais sa boxe était des plus rudimentaire et personne ne pouvait raisonnablement le considérer comme un adversaire digne de m’être opposé» dit Georges CARPENTIER. En fait, Battling Siki a très un beau palmarès. Champion d’Europe des poids Welters en 1911, à 17 ans, Siki est champion d’Europe des poids moyens en 1912, des mi-lourds et lourds en 1913. Le spectacle devait durer quatre rounds et Battling devait s’allonger au cinquième round. Cependant, très prétentieux et sûr de lui, Georges CARPENTIER avait voulu, devant un public venu le voir, donner la leçon, frapper durement son adversaire. Frappé dans son amour-propre, Battling Siki s’est rebiffé et s’est dit «Voyons Siki, tu n’es jamais tombé devant aucun boxeur. Tu n’as jamais été à genoux en public comme tu t’y trouves en ce moment. Et, mon sang n’a fait qu’un tour. Je me suis redressé et j’ai frappé». En effet, Battling Siki n’avait pas accepté d’être humilié, mais l’avait prévenu à plusieurs reprises puis avait fini par se battre sans retenue, jusqu’à allonger son adversaire, à la stupeur générale. Georges CARPENTIER semble avoir regretté ce combat arrangé, en termes dédaigneux : «Dès le début du premier round, je compris, qu’en acceptant cette combine, j’avais commis, non seulement une faute, mais encore une bêtise. Ce Siki, personnage fantasque, qui défrayait la chronique, par ses excentricités, avait peu près la maturité intellectuelle d’un enfant de cinq ans».

Il n’en reste pas moins qu’en pleine période coloniale, la victoire de Battling Siki sur Georges CARPENTIER est hautement symbolique. «Pensez à la répercussion de cette victoire dans notre empire colonial ! Le représentant de la race conquérante a mordu la poussière devant le tout-Paris angoissé. Dès lors, la boxe est un sport dangereux, anticolonial. Dans une lutte à muscles égaux, le noir triomphe du blanc» ironise Pierre WEBER, chroniqueur d’un journal très conservateur, «Le Gaulois». Dans le même journal, un appel surréaliste signé Saint REAL proclame: «Blancs nos frères, notre race est visiblement menacée. Le nègre triomphe. Le nègre nous domine. Le péril noir crève les yeux, après avoir poché ceux de Carpentier». Seuls quelques journaux de gauche ont pris la défense de Battling Siki : «depuis que le colonialisme existe, des Blancs ont été payés pour casser la gueule des Noirs. Pour une fois, un Noir a été payé pour en faire autant à un Blanc (…). Nous félicitons Siki de sa victoire», écrit N’Guyen Aï QUAC, dans le journal «Paria», du 1er décembre 1922. Paul VAILLANT-COUTURIER a assi pris la défense de Battling : «retenez bien les incidents qui ont suivi le match Siki-Carpentier. Il y a là quelque chose de plus grave que le trucage d’une épreuve sportive. Il y a un symptôme caractéristique de la campagne organisée contre les hommes de couleur, il y a là le symbole même du colonialisme», dit-il dans l’Humanité du 11 décembre 1922.

Par conséquent, Battling Siki est contraint, pour pratiquer son métier, de boxer en Irlande, le jour de la Saint Patrick, en plein climat insurrectionnel. Sa victoire, évidente aux yeux de tous les observateurs, n’est pas reconnue. «On flotte entre complicité et condescendance, paternalisme et angoisse. La haine n’est pas loin et Siki est en danger. Son triomphe le déshumanise. Bien vite, il faut l’abattre, et abattre ce qui l’a permis. La boxe devient un objet brûlant» dit Claude ASKOLOVITCH. Il doit abandonner son titre mondial en terre irlandaise. Battling Siki remet son titre en jeu contre un boxeur irlandais, en Irlande, le jour de la St-Patrick, en pleine apogée de la guerre civile irlandaise. Des coups de feu et des explosions se produisant à l’extérieur de la salle sont audibles pendant le combat. Toujours est-il que sur le ring, le 17 mars 1923, Mike McTIGUE est déclaré vainqueur par les arbitres après un match très serré qui est allé jusqu’au 20èmre round et sa victoire, selon les observateurs, n’est pas due à un « arbitrage à domicile ». «Dans les combats entre blancs et hommes de couleur, le tempérament des adversaires est très différent. Si l’on considère qu’il existe dans l’empire britannique un très grand nombre d’hommes de couleurs, on comprendra que de pareilles rencontres paraissent funestes aux suprêmes intérêts de la Nation» dit un journal anglais Evening Standard. A la suite de cette défaite, Siki perd un autre combat contre Emile MORELLE, cette fois par disqualification, et du même coup ses titres de champion d’Europe et de France. Il enchaîne malgré tout par deux victoires par KO en France avant d’émigrer vers les Etats-Unis où il dispute son premier combat, perdu en 15 rounds, en terre américaine en novembre 1923. Il connaît également la défaite dans un autre combat un mois plus tard. En 1925, Siki laissa définitivement passer la chance de faire redémarrer sa carrière en perdant en 10 rounds contre Paul BERLENBACH.

Bloqué à Dublin en attendant un bateau : le Royaume-Uni ne veut pas le laisser poser le pied sur son sol. De trop en France, de trop en Europe, en août 1923, il s’en va, seul, sans sa famille, en Amérique, pensant relancer sa carrière. Mais en Amérique la presse continue de l’attaquer encore plus violemment. «Siki est né dans la jungle moite du Sénégal, où il a été bercé par les hurlements des sorciers et le son mat du tam-tam. Puis, brutalement il a été projeté dans notre monde occidental. Il a d’abord tenté, par des sourires puérils, d’y donner le change. Hélas, derrière ce fragile vernis, sa vraie nature persiste : nerveuse, écervelée, aussi imprévisible que le vent du New Jersey (…). Cette créature similaire au chimpanzé n’est qu’un animal déguisé en homme, une bizarrerie absurde : né sauvage, il est incapable de se défaire de son héritage de sauvagerie» écrit Ford C. FRICK au New Evening Journal. Cependant, Siki rend coup pour coup : «Vous avez une statue à New York et vous l’appelez Liberté, déclare-t-il publiquement, en 1923. Mais c’est un mensonge. Il n’y a pas de liberté ici – il n’y en a pas ! Aucune ! En tout cas pas pour moi». D’autres attaques contre Battling sont encore violentes et proches des théories du remplacement professées actuellement par l’extrême-droite : «Les Noirs sont, pour l’Amérique, un danger formidable ; ils reproduisent comme des harengs, ils menacent de submerger la population blanche».

Le 20 novembre 1923, Battling livre un combat, au Madison Square Garden, contre Kid NORFOLK. C’est un match équilibré, mais Battling est déclaré vaincu. En 1924, il va disputer seize combats. Mais ses managers ne le paient plus et ne donnent que de l’argent de poche. Ainsi, il arrête le match avec Mike CONROY en déclarant «c’est fini, j’arrête. Vous entendez, je ne boxe plus ! Je n’ai pas été payé et ce n’est pas juste. Alors, voila, je ne boxe plus !». La presse le qualifie de lâche et de cinglé.

«Je suis vivant et, tant que je le suis, je me battrai. Vous ne m’empêcherez pas de sourire. Après ma mort seulement, vous aurez, peut-être le droit de me courber l’échine» dit-il en 1923. Provoquant les autorités, il se promène en cape rouge sur Broadway, un singe sur l’épaule, et se marie, le 24 juillet 1924, avec une Américaine blanche, Lilian WARNER, une fille d’aubergiste, sans avoir divorcé de sa première épouse. Constamment exposé au racisme ordinaire, caractéristique de la période coloniale française, puis aux États-Unis où il décide de s’expatrier, l’homme achève sa vie misérablement et meurt, à New York. Le style de vie de Battling Siki (alcool, femmes, bagarres de rue) en dehors du ring attire désormais plus l’attention que ses prestations sur le ring. Amadou FALL dit « Battling Siki », qui était sorti en disant à sa femme qu’il allait « faire un tour avec des amis » est retrouvé mort, au pied d’un immeuble de la 41ème rue, dans le quartier de « Hell’s Kitchen », près de chez lui. Il a été abattu de deux balles dans le dos, tirées de près, le 16 décembre 1925, à Harlem.

Pour certains auteurs, Battling Siki est victime du racisme. «Il aurait pu mettre son incroyable vigueur au service du bien, mais abandonné à la sauvagerie, il a meurtri notre civilisation d’une manière qui nous fait honte à tous» dit le révérend Adam Clayton POWELL. Pour d’autres, comme Georges BENAC, il serait victime d’un gang new-yorkais. Trop de vagues, trop de défis lancés. Pour Eduardo ARROYO, si Siki a été tué car il se permettait là-bas ce qui lui était interdit : « il aimait les femmes blanches, les voitures blanches, les chiens blancs, le jazz et le champagne. C’était trop d’insolence et de nargue » et il ajoute que si Siki a été tué, c’est parce «qu’il se permettait ce qui lui était interdit, à une époque et dans un pays où naître Noir signifiait commencer la vie avec le poids de l’inégalité sur le dos. Etre Noir et de surcroît boxeur capable de battre des Blancs, c’était pratiquement impardonnable». Quand ALFONSO apprit la nouvelle de l’assassinat de l’ex-champion du monde, il comprit vite qu’était arrivée l’heure de changer de lieu, d’émigrer vers le vieux continent, de quitter Harlem. Et Battling Siki n’était pas comme Joe GANS qui savait rester modeste et calme dans son coin, essayant toujours de passer inaperçu. Avec Battling Siki, on ne pouvait pas dire : « he is the withest nigger ». La vie d’un homme qui ne se résignait pas à être traité en inférieur, ni aux États-Unis, ni en France. Il l’a payé cher, mais n’a jamais courbé l’échine.

Dans son ouvrage « mon match de la vie » paru chez Flammarion en 1954, Georges CARPENTIER (Liévin 12 janvier 1894 – Paris, 28 octobre 1975) revient sur sa défaite qu’il appelle le «drame noir». «Oui, ils m’ont hué, ils m’ont insulté, et il y’en a qui m’ont craché au visage à ma descente du ring. Et encore qui se sont agrippés à ma voiture, lorsque j’ai quitté le stade Buffalo, pour me cingler une dernière injure. Et, les mêmes journaux, et certains des mêmes journalistes, qui depuis quinze ans, n’avaient cessé de chanter mes louanges, me trainèrent dans la boue, goûtant soudain à m’accabler une volonté sadique». Georges CARPENTIER, dans sa défaite, reste sûr de lui et méprisant : «une seule pensée m’obsédait. J’avais été battu par Siki. Moi, CARPENTIER, je m’étais laissé battre par ce nègre que j’aurais pu étendre à mes pieds, si je l’avais voulu, après une ou deux minutes de combat».

Georges CARPENTIER raconte qu’il a reçu, après la mort de Battling Siki, des messages de félicitations, puisqu’il était vengé ; ce qui était évidemment excessif et d’un goût plus que douteux. Georges CARPENTIER se dit aussi honteux de l’affaire, qu’il aurait pu gagner son combat en l’abrégeant dès le premier round, mais qu’il fut surpris et blessé, et abattu parce que handicapé, après avoir maladroitement cogné son adversaire : «Frapper le crâne d’un nègre, chacun sait cela dans le monde de la boxe, cela équivaut à une quasi-certitude de se briser la main».

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Le corps de Battling Siki a été exhumé et rapatrié en 1992 au Sénégal. Dans le quartier des pêcheurs de Guet-N’Dar, à Saint-Louis, un cimetière de sable abrite un homme, jeune pour toujours et de son vivant supplicié. Il est pour certains un héros sénégalais, pour d’autres une fierté africaine. Battling Siki pourrait être aussi un remords français, s’il n’avait été vite effacé de la mémoire collective dans l’Hexagone.

L’histoire de Battling Siki interpelle, très fortement, notre conscience à l’aube du XXIème siècle, ne serait tout d’abord que la bête immonde, qu’est le racisme n’est pas encore morte. Loin de là. Nous avons à mener dans les mois à venir, avec tous les Républicains, en France et aux Etats-Unis, de grands combats pour l’égalité réelle et le bien-vivre ensemble. Ensuite, les jeunes issus de l’immigration doivent abandonner le culte du diplôme ; les talents peuvent êtres multiples dans la vie, Battling Siki étant un sportif de haut niveau. Actuellement, de grands sportifs, comme Lilian THURAM ont décidé de mener une bataille énergique pour l’égalité réelle. Enfin, même si la vie de Battling Siki a été courte et tragique, nous devons nous battre pour rester nous-mêmes, pour des principes et nos valeurs, en vue d’une amélioration constante de nos conditions et ne jamais nous laisser marginaliser. En effet, nous sommes des citoyens de la République, à égalité de devoirs, comme de droits. Les projets des présidentielles de 2017 des partis conservateurs, c’est les bracelets électroniques et plus de places en prison pour les jeunes issus de l’immigration. Ce beau pays qu’est la France offre pourtant d’autres perspectives que l’exclusion, à travers son système éducatif et les nombreux loisirs pour se cultiver et s’épanouir. Sortons de la sinistrose et affirmons pleinement notre citoyenneté.

Bibliographie sélective :

Anonyme, (N.Z.) « Les voyages de Battling Siki », Cultureboxe, du 15 mars 2013 ;

Anonyme (N.Z.) « Battling Siki, le rusé » in Cultureboxe, du 27 octobre 2015 ;

ASKOLOVITCH (Claude), «Battling Siki, l’autre héros noir que la France supplia», Slate, 28 février 2016 ;

BENAC (Gaston), Champions dans la coulisse, Toulouse, édition de l’actualité sportive, 1944, 288 pages, spéc 100-117, et suivantes ;

BENSON (Peter), Battling of Ring Fixes, Race and Murder in the 1920’s, Fayetteville, University of Kansas City, 2006, 349 pages et University of Arkansas Press, 2008, 343 pages ;

BRETAGNE (Jean-Marie), Battling Siki, Paris, Philippe Rey, 2008, 192 pages ;

CANGIONI (Pierre), La fabuleuse histoire de la boxe, Paris, La Martinière, 1977, 674 pages, spéc page 2271 ;

CARPENTIER (Georges), Georges Carpentier : champion du monde de boxe, poids mi-lourd. Ma vie de boxeur. Souvenirs et conseils, Paris, F. Paillard, 1921, 237 pages ;

CARPENTIER (Georges), Mon match de la vie, Paris, Flammarion, 1954, 285 pages, spéc pages 227-236 (drame noir) ;

DUCOUDRAY (Aurélien), VACCARO (Eddy), Championze, une histoire de Battling Siki, Futuropolis, 2009, 117 pages ;

GREGOIRE (Herman), Le boniment de Battling Siki, avec trois images de Raymond Gid, Paris, GLM, 1934, 12 pages ;

HAY (Ginette), Georges Carpentier, Paris, 1993, Gauheria, 243 pages ;

PHILONINKO (Alexis), Histoire de la boxe, Paris, Critérion, 1991 et 2013, 501 pages, spéc page 266 ;

THURAM (Lilian), Mes étoiles noires de Lucy à Barack Obama, Paris, Philippe Rey, 2010, 399 pages, sur Battling Siki, spéc pages 227-235 ;

VERGANI (Orio), Moi, pauvre nègre, Paris, Grasset, 1929, 254 pages spéc pages 212-213 ;

YANGE (Paul), “La tragique histoire de Battling Siki (1897-1925)” in Grioo.com du 15 mars 2003.

Paris, le 31 octobre 2016 par M. Amadou Bal BA – http://baamadou.over-blog.fr/

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Saggo

Journaliste de formation et pratiquant depuis 1996... Libre penseur.

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