Kofi Annan : « Il faut aider la CPI à s’améliorer, pas la quitter »

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En annonçant qu’ils allaient se retirer de la Cour pénale internationale (CPI), le Burundi, la Gambie et l’Afrique du Sud ont pu donner l’impression que l’Afrique dans son ensemble était hostile à cette Cour.

C’est faux et il convient d’insister sur le fait que les peuples d’Afrique, et tout particulièrement les victimes de crimes de guerre, de génocides et de crimes contre l’humanité, soutiennent la CPI, tout comme la plupart des gouvernements démocratiques africains. Quant à moi, je soutiens la CPI parce que les crimes les plus odieux ne doivent pas rester impunis.

Je suis africain et c’est moi qui ai présidé à l’ouverture de la conférence de Rome en 1998, celle-là même qui a conduit à la création de la Cour, et j’étais fier que mon continent en soit le partisan le plus enthousiaste. Les souvenirs des horreurs du génocide rwandais étaient encore frais dans nos esprits. J’ajoute que le premier pays signataire du traité fut africain (le Sénégal), et que l’Afrique demeure le premier groupe régional au sein de la CPI, avec 34 États parties au Statut de Rome sur 124.

Nous sommes également ceux qui y avons eu recours le plus souvent, et ce dès ses débuts. Huit des neuf enquêtes qui concernent le continent ont été demandées par les États africains eux-mêmes. Les États africains ont également soutenu les renvois devant la Cour des cas du Darfour et de la Libye, ainsi que le demandait le Conseil de sécurité. Le cas du Kenya fut le seul à être ouvert indépendamment par la CPI, mais il jouissait du soutien enthousiaste d’une majorité de Kényans, qui voulaient que justice soit faite après la mort de 1 300 des leurs lors des violences qui ont suivi les élections de 2007.

« La CPI demeure le dernier recours pour les victimes des crimes les plus odieux »

Non, la CPI ne supplante pas les juridictions nationales : si elle s’est impliquée dans ces affaires, c’est parce que les autorités nationales n’ont pas conduit de véritables enquêtes après les crimes perpétrés. Elle n’intervient que dans les cas où les pays concernés ne peuvent pas ou ne veulent pas traduire en justice leurs propres citoyens. Les Africains aussi ont droit à la justice, même si leurs États ne la rendent pas.

Certains rétorqueront que la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples devrait jouer ce rôle. Mais si son protocole a été adopté il y a deux ans, il demeure largement non ratifié. Pour le moment, force est de constater que la CPI demeure le dernier recours pour les victimes des crimes les plus odieux.

À ceux qui pensent que la justice internationale ne s’intéresse qu’à l’Afrique, je veux rappeler que des tribunaux criminels internationaux furent établis à la fin de la Seconde Guerre mondiale, à Nuremberg et à Tokyo, et que, après la guerre froide, d’autres tribunaux internationaux ou mixtes virent le jour pour juger les crimes commis au Liban, au Cambodge et en ex-Yougoslavie.

Et la justice internationale ne s’arrêtera pas en Afrique. La procureure de la CPI, Fatou Bensouda, une juriste africaine de haut vol, a ouvert des enquêtes pour des crimes commis en Géorgie et conduit des examens préliminaires en Afghanistan, en Colombie, en Ukraine, en Irak et en Palestine. Enfin, nous devons reconnaître que la simple existence de la CPI peut dissuader certains de ceux qui seraient tentés de recourir à la violence pour se maintenir au pouvoir.

Tout cela ne veut pas dire que la CPI est exempte de tout reproche. Le fait que seuls deux des cinq membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies soient signataires du Statut de Rome alimente les critiques. Il est évidemment inacceptable que des États avec une responsabilité spéciale et historique pour la paix et la sécurité minent la légitimité de la Cour. Ceux qui prétendent gouverner le monde devraient donner l’exemple. C’est vrai aussi que la qualité des enquêtes de la Cour, la durée de ses procédures et sa capacité à protéger ses témoins ont parfois été remises en question.

Ces problèmes, nous devons aider la CPI à les régler et non pas claquer la porte de ce qui demeure l’une des réalisations internationales les plus importantes depuis la fin de la guerre froide. Comme je l’ai déjà dit, l’Afrique veut cette Cour, l’Afrique a besoin de cette Cour et l’Afrique doit continuer à soutenir cette Cour.

Par Kofi Annan,

Kofi Annan est un diplomate ghanéen. Il a été secrétaire général de l’ONU de 1997 à 2006. Il dirige la Fondation Kofi Annan et le groupe des Elders. (Jeuneafrique)

 

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Abdou TIMERA

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